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Franz Kafka : préparatifs de noce sans mariée

Franz Kafka : préparatifs de noce sans mariée

Préparatifs de noce à la campagne [1], est une nouvelle de jeunesse de Kafka. Eduard Raban, un trentenaire, se met en route pour un voyage de deux semaines à la campagne, en vue de rencontrer sa fiancée Betty. La promenade jusqu’à la gare, la conversation banale avec une connaissance rencontrée sur la route, le séjour dans le train, donnent lieu, chez le voyageur à l’humeur maussade, à une alternance d’impressions de voyage et d’associations d’idées. L’ambiance s’assombrit à mesure qu’il approche de sa destination ; la pluie s’intensifie comme pour souligner la désolation du jeune homme. Eduard Raban n’a pas envie de rencontrer sa fiancée, et joue avec l’idée de n’envoyer à la noce que son corps habillé, cependant qu’il resterait lui-même dans son lit sous la forme d’un gros cafard. Ah, quitter son corps pour se dérober, non pas à une raclée, mais à la rencontre avec la femme qui l’attend ! Eduard Raban ne rencontrera jamais sa fiancée.

À lire les lettres de Kafka à sa fiancée Felice Bauer, l’on saisit bien que pour Franz, c’est dans et par le processus de l’écriture que se dialectise le non-rapport entre les sexes. Entre octobre et décembre 1912, suite à leur rencontre chez Max Brod, il écrira quelque cent lettres à Felice : jusqu’à trois par jour, tantôt en « express », tantôt en recommandé, tantôt précédées d’un télégramme. « Chère Mademoiselle Felice, il est une heure et demie du matin. Il n’y a guère de quarts d’heure de ma vie éveillée que je n’aie pensé à vous, et il y en a beaucoup pendant lesquels je ne fais pas autre chose. Depuis le soir où j’ai fait votre connaissance, j’ai eu le sentiment d’avoir un trou par où tout entrait et sortait comme aspiré hors de moi. Vous êtes intimement liée à ma littérature »[2].

C’est la lettre qui produit en tout premier lieu l’amant et l’aimée, et, tout au long de leurs cinq années de correspondance, Franz ne pourra désirer Felice que dans l’écriture.

Pourtant Kafka ne pourra se dérober tout à fait à la rencontre. En mars 1913, il envisage une visite éclair à Berlin, non sans tourment : « toujours pas décidé », écrit-il la veille. Les rencontres sont rares et pénibles, les fiançailles, rompues à deux reprises, le mariage toujours différé.

Lors de leurs premières fiançailles officielles à Berlin, dans la famille de Felice, au printemps 1916, Franz, qui avait lui-même rédigé l’annonce parue dans les quotidiens, ironise : « Ces quatre lignes me font l’effet de porter à la connaissance du public que le dimanche de la Pentecôte, FK exécutera un numéro de patinage artistique au music-hall ! »

Le mariage comme simulacre, voilà la version de l’homme de Prague, et elle résonne singulièrement avec la conception de la loi comme torture qu’il nous prodiguera par la suite comme un envoûtement.

« La torture m’est de grande importance, confie-t-il à son journal, je ne m’occupe pas d’autre chose que de la subir ou de l’infliger »[3]. Comment mieux dire ?

 

 

[1] Kafka F., Préparatifs de noce à la campagne, Paris, Gallimard, 1980.

[2] Kafka F., Lettres à Felice, Paris, Gallimard, 1972.

[3] Kafka F., Lettres à Milena, Paris, Gallimard, 1988. ?

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