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Le mariage et la chair

Le mariage et la chair

La publication posthume du dernier volume de l’Histoire de la sexualité, Les aveux de la chair[1], de Michel Foucault, dans un après-coup de quasi quarante ans, nous offre des perspectives nouvelles pour interroger les liens du mariage, tels qu’ils ont été pensés par les Pères de l’Église et les philosophes de l’Antiquité tardive, mais aussi pour saisir la manière dont l’œuvre foucaldienne interroge la psychanalyse.

Ce texte a un statut émouvant : il faut imaginer le philosophe sur son lit de mort, incapable de finir la correction de son tapuscrit, dévasté par le sida. L’œuvre suspendue par la maladie poursuit le changement de perspective que le philosophe avait opéré dans sa fresque quant à la construction d’une morale sexuelle en Occident. Délaissant sa période historique privilégiée, qui s’étend du XVIIIe au XXe siècle et qu’il avait largement investiguée dans La volonté de savoir et dans ses ouvrages précédents, Foucault continue de remanier l’ensemble de son projet. Depuis le deuxième volume, son travail s’est détourné de l’analytique du pouvoir, de son inscription à même la vie des corps au moyen des normes au moment de la Révolution industrielle et de la critique frontale de la psychanalyse qui en découlait en tant que pratique normative inscrite au cœur du dispositif de la sexualité. Plutôt que de poursuivre ses recherches biopolitiques, il souhaite alors établir une généalogie du sujet du désir. Pour ce faire, il lui a fallu étudier les auteurs grecs et romains.

Ici, avec érudition et finesse, il s’immisce dans les continuités et les interruptions qui nouent les pratiques de continence, de pénitence et d’alliance depuis la fin de l’Antiquité jusqu’à Saint Augustin. Plutôt que de remarquer des changements radicaux dans les conduites, Foucault repère les filiations qui vont des stoïciens aux chrétiens. Étonnamment, en matière de mariage, il observe une certaine constante quant à ce qui est permis et encouragé. Somme toute, chez les uns comme chez les autres, les comportements légitimes sont à peu près les mêmes : lorsqu’on se marie, mieux vaut opter pour la fidélité. Et, dans ce cadre, l’économie des rapports sexuels vise, d’abord et avant tout, la tempérance et la maîtrise de soi ; bref, une lutte contre la concupiscence, les impulsions du corps et les faiblesses de la chair au profit de la famille mais surtout de l’Esprit, qu’il soit philosophique ou divin. La ligne de partage qui se dessine entre les deux époques évite donc le cliché d’une pensée païenne tolérante et d’une morale chrétienne interdictrice. Aussi, pour Foucault, ce qui s’est modifié à l’heure de la chrétienté implique moins le contenu des gestes autorisés et des relations prescrites que le rapport à soi et la mise en jeu d’une parole tenue vis-à-vis de ses propres actions. Si la moralité se rattache toujours à une mise à distance des excès, avec l’Église, celle-ci ne passe plus par un rapport de maîtrise du corps mais par un aveu de la faute auprès d’un directeur de conscience. Le déplacement est de taille : d’une pratique de soi on passe à une reconnaissance de la vérité de son être par la parole. Il s’agit de se constituer en tant que sujet par la « véridiction ». L’art des relations entre mari et femme induit donc un nouveau type de subjectivation où la manifestation de la vérité individuelle passe par un aveu. Pareil usage des mots ne doit pas être confondu avec celui de la cure : la psychanalyse cherche non seulement à épingler l’écriture de la jouissance et l’envers de la biopolitique, elle consiste aussi à montrer l’impossibilité de dire toute la vérité : « les mots y manquent. C’est par cet impossible que la vérité tient au réel »[2].

 

 

 

[1] Foucault M., Les aveux de la chair, Histoire de la sexualité, t. IV, Paris, Gallimard, 2018.

[2] Lacan J., « Télévision », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.

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