Now Reading:

Oui…mais, non…mais oui. D’une logique à l’autre

Oui…mais, non…mais oui. D’une logique à l’autre

Ulysse de Joyce est l’épopée d’une histoire d’amour singulière. Le 16 juin 1904, date célébrée par le texte, est celle de la rencontre de Joyce avec la compagne de sa vie d’exil et mère de ses enfants qui ne deviendra sa femme qu’au terme de leurs existence, Nora Barnacle. « Journée hors Histoire, qui n’avait pas eu d’autre réalité que celle des Lettres, comme le fait valoir Jacques Aubert, mais qui en même temps avait des couleurs d’universel. »[1]

Pour autant, l’Ulysse de Joyce n’est pas un récit autobiographique qui s’appuierait sur l’Odyssée d’Homère afin de relater l’histoire d’un couple, celui de Léopold Bloom le juif de Dublin et de sa femme Molly – transposition du couple de l’artiste –, dont les retrouvailles se verraient enfin réalisées à la fin de l’histoire. L’Ulysse de Joyce serait plutôt, pour le dire très vite, l’Odyssée d’un artiste qui, par la reconnaissance de l’inexistence du rapport sexuel, aurait touché au point névralgique du langage par son travail d’écriture et de relecture de son propre texte. Se confrontant ainsi à l’inadéquation de tout système symbolique, que nulle protection imaginaire ne peut voiler, Joyce va expérimenter la dimension de la perte, de l’exil de sa propre langue, dans sa pratique même de l’écriture, l’obligeant à faire avec la fragmentation du texte. Il explorera la variété des formes, des styles, des langues faisant ainsi éprouver au lecteur, par le procédé même de sa pratique d’écriture, l’errance du héros tout en rendant palpable la matière du réel de la vie par la multitude des voix singulières de Dublin, que nulle rhétorique ne saurait retranscrire. La logique de l’écriture femme qui se fait entendre dans le monologue de Molly Bloom à la toute fin de la nuit et du livre en témoigne. Entre chien et loup, une femme parle à partir de son corps, et la syntaxe et la grammaire volent en éclats. Dans la crudité de la langue de Joyce, on entend la jouissance féminine dont les femmes ne disent mot.

Chez Homère, le voyage de retour d’Ulysse pour Ithaque dure dix ans et son absence réelle de son île, le double ; Joyce, lui, concentre son récit en une seule et même journée qui commence et se finit au lit. L’épiphanie de la rencontre amoureuse est l’épicentre du livre qu’aucun de ses épisodes n’arrive à serrer totalement. Molly, l’épisode final, le clou du livre selon Joyce, se déroule vers deux ou trois heures du matin, lorsque le récit bascule dans un autre jour. La voix de Molly-Pénélope résonne dans le silence de la nuit et le livre lui-même bascule dans une autre logique. L’on assiste alors à une relecture de l’histoire, mais dans une autre langue qui, dans sa matérialité réelle, fait bruisser-trembler le symbolique d’une toute autre manière. Le Yes i said yes i will yes sur lequel s’achève le texte fait entendre le rythme du cœur déréglé par l’émotion qui emporte le consentement à ce nouvel amour. Il va au-delà du oui de l’échange des anneaux bien que celui-ci y trouve sa place. Molly parle seule mais, dans ce que l’on appelle improprement le monologue de Molly Bloom, Molly se parle et se jouit en jeune femme libre de dire oui à son devenir femme. L’écriture femme est la trouvaille de Joyce, et c’est cette autre langue dont nous parle ici avec justesse Thiphaine Samoyault [2] qui, par sa traduction où l’on entend aussi sa voix, rend audible un discours qui ne serait pas du semblant.

 

 

[1] Cf. l’inégalable préface à la nouvelle traduction d’Ulysse de Joyce par Jacques Aubert (Folio Classique, 2004).

[2] Thiphaine Samoyault est écrivain, elle a également traduit l’épisode du Cyclope qui résonne avec celui de Pénélope.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"