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Une lâcheté masculine

Une lâcheté masculine

Qu’est-ce qui nous est arrivé ? [1] C’est la question que se pose le narrateur, dans Histoire d’un mariage, pour cerner le moment où tout a basculé, rétrospective d’une chute annoncée.

Tous les deux étaient engagés dans une relation, lui marié et père, elle médecin, en couple. Ils se sont unis suite un coup de foudre. Avec une promesse exprimée ainsi : « nous ne voulions ni ne pouvions laisser s’effondrer ce que nous avions construit. Nous ne voulions pas nous quitter pour un coup de foudre fortuit, comme nous l’avions déjà fait une fois pour être ensemble. »[2] C’était sans compter le poids des mots où l’ex-femme déchirée par la rupture soudaine lui balance rageusement – « Voilà : j’espère qu’un jour tu vivras ce que j’ai subi. J’espère de tout mon cœur que tu seras quitté de la même et exacte manière que tu m’as quittée. »[3] Cette parole aux allures prophétiques reviendra comme une chanson, une chanson frêle et cruelle [4] à chaque moment de doute, fissurant le tableau d’une vie choisie. Voulant conjurer le sort – il laisse peu de place à la contingence pour le meilleur et pour le pire – en exigeant de sa nouvelle compagne de tout lui dire – dans l’espoir de vivre un amour hors-norme, inconditionnel et grand, pour sortir de l’ordinaire. Le destin d’une histoire amoureuse ne peut se prévoir. L’imprévisible et la contingence échappent à tout calcul amoureux. On assiste dès lors à une boucle : rencontre, rupture, répétition. Le coup de foudre est ici étincelle et aveuglement. Il emporte tout sur son passage. L’absence de parole qui laisse le partenaire sur le carreau indique combien le coup de foudre advient comme un coup qui illumine, aveugle et laisse sans voix. L’imaginaire prenant le pas sur le symbolique, le coup de foudre est irrationnel pour autant bien réel.

La bascule de ce remariage aux allures parfait – maison, enfants, travail – a lieu lorsqu’il quitte son costume d’homme phallique pour revêtir les oripeaux maternels. Il accepte un licenciement lors de son congé paternité, conciliant alors tenu du foyer et son travail d’écrivain. Pensant sortir des clichés, il lui fait endosser le norme-mâle qui est sa référence. Pourtant, elle l’aime dans son absence qui creuse le manque et suscite le désir : garantie pour elle qu’il n’est pas tout à elle, qu’elle n’est pas toute à lui. Son oblativité est à la hauteur de sa lâcheté, celle d’avoir renoncé à son désir pour vivre pour elle et à travers elle. Une fois le costume tombé, la faille apparaît avec le gouffre de la demande d’amour réel venant combler le manque. Ce changement de place modifie leur rapport. Sous couvert d’un discours féministe et moderne, il répond inconsciemment à son fantasme d’oblativité. Elle me traitait d’épouse, elle m’appelait notre épouse, elle savait que j’aimais ce surnom [5]. Dans le même temps, par des comportements excessifs dans l’intimité des corps où il lui susurre son fantasme de la voir prise par un autre sous ses propres yeux, il compense son identification féminine par des accès de virilité. C’est sous les traits d’un autre qu’il endosse le costume de virilité, venant masquer son manque. Freud a conceptualisé la condition du tiers dans la vie amoureuse masculine comme condition de désir dans ce gap entre l’amour et de la jouissance. La femme aimée doit avoir un trait de la prostituée pour être désirée et phallicisée. « N’est-ce pas une façon, d’aborder la femme comme Autre ? – souligne Jacques-Alain Miller – Qu’elle soit la femme d’un autre est une façon de maintenir l’altérité foncière de la féminité […] L’écrasement de l’altérité, c’est bien ce qui menace le mariage, surtout le mariage moderne, contemporain, celui où l’on fait vraiment comme si, dans cette dimension, il y avait des semblables. On en fait même une revendication. »[6]

Ce livre rend saillant l’inexistence du rapport sexuel, où le fantasme singulier des partenaires ne s’emboîte pas dans l’illusion du Un que forme l’amour. Elle rompt le pacte engagé, celui de tout lui raconter. Le divorce est ici divorce de la parole, du lien de parole indispensable pour que désir et amour se noue à la jouissance. Il paie le prix d’avoir renoncé à son désir, d’être un homme pour une femme et de faire de sa femme l’objet cause de son désir. L’affaire sexuelle tourne au drame. Le scénario fantasmé devient le piège qui l’enserre : cocu ou pas cocu [7] – jusqu’à la pousser dans les bras d’un autre. Elle y consent trouvant par là l’ailleurs indispensable à la persistance de son désir. Balzac ne dit-il pas qu’Un mari de talent ne suppose jamais ouvertement que sa femme a un amant [8] ?

 

 

 

[1] Gulliksen G., Histoire d’un mariage, Paris, Buchet-Chastel, 2018, p. 9.

[2] Ibid., p. 71.

[3] Ibid., p. 61.

[4] Ibid., p. 62.

[5] Ibid., p. 87.

[6] Miller J.-A., « Le secret des conditions d’amour », Quarto, n° 62, p. 6.

[7] Gulliksen G., Histoire d’un mariage, op. cit., p. 145.

[8] Balzac H. de, Physiologie du mariage (1829), Paris, Gallimard, 1987.

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