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Aux origines du mariage, vite !

Aux origines du mariage, vite !

Parfois, en prévision des vacances, les valises se remplissent d’ouvrages à lire durant l’été. Un petit tour en librairie, comme l’on se rend au marché pour faire ses emplettes et la pêche miraculeuse accomplit cet effet saisissant de transformer quelques kilos de papiers en objet a cause du désir. Au moment où l’ensemble de notre communauté de travail poursuit un intense travail de déchiffrage clinique et d’interprétation par l’équivoque du thème en vue des 48e Journées, cette sélection estivale comportait Le mariage en occident de Jean Gaudemet, Histoire du mariage en occident de Jean-Claude Bologne, Histoire du mariage sous la direction de Sabine Melchior-Bonnet et Catherine Salles, Rome à l’apogée de l’Empire de Jérôme Carpopino ou La vie privée dans l’empire romain de Paul Veyne.

Mais en quoi l’histoire du mariage intéresse-t-elle la psychanalyse ? Pourquoi Lacan s’y est-il référé au fil de son enseignement ? Certes, le mariage est une question qui reste ouverte pour chacun. Mais, au-delà des significations individuelles, le « pour chacun » apparaît comme une objection à la définition universelle et immuable du mariage.

À suivre Lacan, le mariage tel que nous le connaissons sous la forme du pacte de consentement mutuel masque et recouvre le caractère primitivement sacré du mariage [1]. Si certains traits ont persisté quelques soient les changements et bouleversement sociaux, d’autres éléments se sont effacés au fil des siècles, explique-t-il. L’exemple donné par Lacan est celui du mariage dans la Rome antique. La première et la plus ancienne forme de mariage, instituée par Romulus après l’enlèvement des Sabines, était la confarreatio. De quoi s’agit-il ?

Cette forme archaïque de mariage était accessible aux patriciens, c’est-à-dire aux familles de l’aristocratie romaine. Le caractère hautement symbolique de la confarreatio était réservée à « ceux qui ont vraiment un nom » [2] et doit son origine au gâteau de far (farine d’épeautre) que les époux offraient à Jupiter et se partageaient devant l’autel domestique. La cérémonie était extrêmement solennelle : après la consultation des Auspices, le pontifex maximus (le prêtre ayant la charge la plus élevée dans la religion romaine), le flamine de Jupiter (le prêtre qui se consacre au seul culte de Jupiter) ainsi que dix témoins citoyens romains y assistaient.  À la fin de la République, seuls les flamines avaient l’obligation de se marier par confarreatio. Durant la période classique, ces derniers devaient eux-mêmes être nés de parents confarreati. À l’époque impériale, il devint quasiment impossible de trouver des flamines répondant à de telles exigences, si bien que l’empereur Tibère introduisit certains allégements liés à ce rite.

Par la suite, deux autres formes d’union maritales sont apparues : la coemptio, achat réciproque où le mari achète fictivement sa future épouse, et l’usus ou mariage de fait qui sanctionne la cohabitation ininterrompue durant un an d’un homme et d’une femme qui ne comporte aucune cérémonie. Dans ces trois formes de mariage, la femme était placée sous l’autorité du mari qu’on appelle la manu. L’épouse était comme la fille ou la pupille de son époux, le père de la future mariée ayant donné le pouvoir qu’il exerçait sur sa fille au futur mari de celle-ci. Ainsi, la mariée ne possédait pas de biens en propre. Dès le Ve siècle av. J.-C., le mariage cum manu céda la place au mariage sine manu. Dans ce cas, il n’y avait pas déplacement de propriété : l’épouse restait sous la tutelle de son père représenté par un tuteur au lieu d’être soumise à la manu de son mari. La généralisation du mariage sine manu bénéficia malgré tout aux Romaines dans la mesure où cette tutelle devint progressivement une simple formalité.

À côté de ces formes de mariage réservées aux seuls nobles, une autre forme de contrat mutuel, sans cérémonie celle-là, était accessible à la plèbe. Comme Lacan le relève, c’est ce concubinage qui s’étendit progressivement aux autres groupes sociaux aux fins de maintenir l’indépendance sociales des contractants. La question se pose de savoir quel était l’intérêt de se marier si le concubinage procurait quasiment les mêmes avantages que le mariage sine manu : la possibilité de coucher avec une femme et de l’avoir à son service dans la mesure où la civilisation romaine comprenait les relations maritales sur le modèle de la relation de maître à esclave. Une des réponses possibles est que le mariage est une institution qui ne sert à rien d’autre qu’au pur lien symbolique. Se marier permet d’être le mari ou la femme. Ce sont des noms.

[1]    Lacan J., Le Séminaire, livre ii, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1980

[2]    Ibid., p.304

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