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Être seule et être la seule : un exercice de logique

Être seule et être la seule : un exercice de logique

Le mariage me paraît un symptôme, un symptôme normal [1].

À partir de ce propos, à la fois simple et dialectique, puisqu’il associe symptôme et normalité, l’on peut se demander, relativement au mariage, de quel symptôme il s’agirait alors à propos de ladite « solitude féminine » ? Celui d’une absence de symptôme ? D’un goût pour l’infini, pour l’ivresse de la liberté intérieure, de la sécurité du monde antique de l’enfance, si l’on en croit Catherine Millot dans son beau livre[2] ? Ou bien celui d’un rapport singulier à l’absence, à l’épreuve douloureuse du manque, à l’insatisfaction si souvent éprouvée chez le sujet hystérique, dont Lacan notait que « la jouissance de la privation » pouvait aussi la caractériser ?

Il arrive en effet que des femmes, au cours de leur analyse, ou dans la décision même qu’elles prennent de venir parler à un analyste, se plaignent de leur solitude. Elles évoquent alors, à propos de ce qu’elles vivent comme un échec de la rencontre avec un partenaire, tout ce qui pourrait leur venir de leur histoire et cherchent, dans « l’héritage d’une transmission », comme l’indique Solenne Albert[3], ce qui pourrait en avoir fait leur destin. Ainsi sont évoqués par exemple la disparition précoce d’un parent, ou l’échec cruel du couple formé par ceux-ci, ou la répétition d’une situation d’enfant unique sur plusieurs générations, la conduisant alors à faire couple alternativement avec chacun des parents…

Souvent, pourtant, l’expérience de l’analyse, qui est une expérience de parole adressée à un nouveau partenaire-analyste, les conduit à rectifier ce qui aurait pris les couleurs d’un malheur de destinée, et à y voir plutôt cette part d’« insondable décision de l’être »[4] qu’une telle position de solitude comporte. L’analyse peut alors commencer véritablement, placée, cette fois, sous les auspices d’une rectification subjective de la plainte, sans laquelle aucune assomption d’aucune sorte n’est envisageable.

Dans son Séminaire sur la sexualité féminine intitulé Encore, Jacques Lacan donne l’indication selon laquelle la condition de l’être parlant, qu’il se range côté homme ou côté femme de l’humanité (et dire « se ranger », c’est aussi parler d’un choix), c’est d’être « en exil » du rapport sexuel. Solitude donc pour les deux sexes, en quelque sorte : « Ce qui parle n’a à faire qu’avec la solitude »[5].

Pas de rapport sexuel donc, car toujours manquera un savoir sur l’Autre sexe.

Qu’en est-il alors, au-delà de toute rencontre possible, de l’insistance de l’« être seule » pour le sujet féminin ? En 1973, Lacan répond donc à la question de Freud « Was will das Weib ? » avec la logique : « Il n’y a pas La femme ». La femme est « pas-toute » dans le rapport au phallus. Elle a, d’une part, un rapport électif au manque sous les espèces de ce signifiant particulier du manque dans l’Autre, qu’il écrit S(A/). Et, d’autre part, à ce supplément, cette « Autre jouissance », dont elle ne peut rien dire.

C’est pourquoi, rien ne peut se dire de la femme (sauf à la diffamer), d’un côté. Et, de l’autre côté, « l’union reste au seuil » : « y satisfît-on à l’exigence de l’amour, la jouissance qu’on a d’une femme la divise, lui faisant de sa solitude partenaire »[6]

En 1965, déjà, Lacan abordait la question de la solitude en rapport avec celle de l’exception : « Ce que le sujet divisé, dans son annonce d’être seul, cache et dissimule, et qui est son fantasme, c’est d’être la seule. » Ainsi est-il souligné ici ce qui, de la logique féminine, relèverait d’un appel électif à un Autre à la fois absolutisé et manquant. La fonction d’un désir est en jeu, une logique du fantasme est à l’œuvre : « Je suis la seule, pour toi seul ».

En résumé, l’être femme – aux prises avec la contradiction entre un manque structurel propre au langage et un excès de jouissance dont elle ne peut rien dire – s’éprouve en tant qu’être seule, en exil dans le rapport sexuel.

Fille de la parole et, donc, de ce qui reste indicible dans le langage, il lui revient alors cette chance, d’inventer, contre la malédiction qui pèse sur le sexe, un nouveau rapport au dire, dont peut surgir, dans la contingence d’une rencontre, ce qui n’a lieu que du bien-dire.

[1] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, n° 78, février 2003, p. 15

[2] Millot C., Ô solitude, Paris, Gallimard, 2003

[3] Cf. l’article de Solenne Albert, « Enfant, famille, filiation », publié sur le blog des J48 : https://www.gaimarionsnous.com/2018/05/22/enfant-famille-filiation/

[4] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 177

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 109

[6] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 466

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