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Gustav et Alma Mahler, au-delà de l’Œdipe

Gustav et Alma Mahler, au-delà de l’Œdipe

Vienne, 1901. Alma Maria Schindler, vingt-deux ans, note dans son journal intime le chamboulement existentiel que provoqua sa rencontre avec Gustav Mahler qui veut l’épouser, à condition qu’elle renonce à ses ambitions musicales[1]. « Mon cœur s’est arrêté, écrit-elle le 20 décembre. Livrer ma musique – abandonner – ce pour quoi j’ai vécu jusqu’à présent. (…) J’ai la sensation qu’une poigne glacée vient de m’arracher le cœur de la poitrine (…) Et si, par amour pour lui, je renonçais ? à mon passé ! Car je dois avouer qu’il n’y a guère de musique maintenant qui m’intéresse hormis la sienne »[2].

En une nuit, Alma qui avait jusque-là trouvé chez ses amants, artistes reconnus, un soutien inconditionnel, sacrifie son désir de compositrice et décide de « tout donner » à celui qu’elle nomme « mon maître », cet homme beaucoup plus âgé qu’elle et affaibli par une maladie cardiaque.

Elle observe que les hommes et les femmes lient différemment l’amour et la création artistique : « J’ai découvert quelque chose. C’est que l’art naît de l’amour. Alors que lui – l’amour – est chez l’homme l’outil de la création, il est chez la femme la préoccupation principale. Je n’ai jamais été aussi stérile qu’au temps des amours. Je suis assise au piano, j’attends, j’attends – et rien ne vient. Et je n’arrive pas à me concentrer pour penser à autre chose qu’à ça. »

En 1910, le couple Mahler traverse une crise majeure. Mahler apprend la liaison d’Alma Mahler avec le jeune architecte W. Gropius. Effondré, il est reçu par Freud en urgence, sur son lieu de villégiature, l’après-midi du 26 août 1910.

Vingt-cinq ans ans après, Freud a confié à Th. Reik les raisons qui avaient poussé Mahler à venir le consulter : « sa femme se révoltait contre le fait que sa libido se détournait d’elle ». G. Mahler avait avoué à Freud son remords d’avoir délaissé son épouse, tout en s’inquiétant du bien-fondé de son mariage. S’il minora l’interprétation œdipienne que fit Freud de son « complexe marial » et de son lien à Alma, son désir n’en fut pas moins relancé : « Freud a tout à fait raison, écrit-il à Alma : Tu as toujours été ma lumière et mon point de mire. » Il recouvra aussi sa vigueur créative : quelques semaines plus tard la création de sa huitième symphonie, pour voix et orchestre, fut un triomphe. Elle était dédiée à Alma Maria – qui se remit à composer.

On trouve dans le journal d’Alma Maria une note précieuse qui éclaire le lien symptomatique du compositeur à sa partenaire, au-delà de l’Œdipe cette fois, du côté d’une lettre de jouissance : « Étrange que (Mahler) veuille m’appeler Maria, parce qu’il aime la force du “r” au milieu ! Étrange ! »

Schönberg voyait en Mahler « un classique qui serait aussi un pionnier » de la modernité, par la force des fulgurances sonores, S1, qui traversent son œuvre.

Mahler mourut en mai 1911, laissant inachevé le manuscrit de sa dixième symphonie – véritable plongée dans l’abîme atonal – couvert de déclarations amoureuses à son épouse.

[1] On lira aussi l’article de Laura Sokolowsky, « Freud et la musique », Ouï ! en avant derrière la musique, numéro hors-série numérique de La Cause du Désir, 2016, p. 27-37.

[2] Cf. Mahler A., Journal intime, Paris, Payot, 2012.

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