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Un regard d’où se voir

Un regard d’où se voir

Sortie en France en juin 2018, Tully[1] est une comédie américaine sur une mère en déroute. Mais on peut aussi y voir la déliquescence du couple conjugal englué dans la maternité.

Marlo, dont la grossesse déborde de tous côtés, s’occupe de la maison et de ses deux aînés. Elle s’agite, s’énerve, s’épuise, gère les crises d’angoisse de son fils autiste au bord de l’exclusion scolaire, affronte le regard tantôt perplexe, tantôt sévère de sa fille, tente de survivre dans le chaos.

Lorsque Marlo se glisse enfin dans le lit conjugal, c’est pour y retrouver un mari aveugle et sourd à sa détresse, lathousé à son jeu vidéo. La libido n’est pas au rendez-vous dans ce couple prématurément usé et accablé par cette grossesse surprise. Omniprésent à l’écran, le corps est celui de la servitude volontaire, le désir ne s’y fait plus entendre. « Mon corps ressemble à la carte d’un pays en guerre, précise Marlo après avoir croisé le regard médusé de ses enfants sur son ventre ravagé. Même mes varices ont des varices. »

L’accouchement approche et on s’inquiète. Marlo va-t-elle retomber dans la dépression qu’elle a traversée après la naissance de Jonah et dont on devine qu’elle n’est jamais vraiment sortie ? Prudent, son frère propose de lui payer les services d’une nounou de nuit qui lui permettra de dormir en lui amenant le bébé au moment des tétées. Voilà pour l’argument du film.

Allons un peu plus loin… Le bébé naît et c’est, pour l’héroïne, un fardeau de plus qu’elle trimballe sans ménagement dans son maxy-cosi. Le bébé n’en sort quasiment pas, déjà rivé à l’objet.

La course folle reprend, scandée de pleurs, de tétées et de changes. La mère, robotisée par la fatigue, reproduit des gestes vidés de leur sens et que n’accompagne ni parole, ni échange de regard. Une séquence burlesque illustre l’épuisement maternel. Enchaînée à la table à langer, la travailleuse des Temps modernes change mécaniquement des couches à un rythme accéléré et tourne le bouton de la poubelle comme Charlot, jadis, son boulon infernal.

Le soir, quand toute la famille est enfin couchée, Marlo trouve sa consolation devant une émission de téléréalité au titre évocateur de Gigolos. Les héros s’y emploient à satisfaire sexuellement leurs partenaires par des copulations acrobatiques. La question de savoir comment satisfaire l’autre constitue le fil rouge de ce film. Marlo ne peut se détacher de ce spectacle qui la fascine. Et c’est dans ce moment qui caresse le désir étouffé, qu’apparaît enfin la nounou, une jeune femme dynamique et bienveillante. Tully, sans hésiter, part à la rencontre du bébé. Et le voilà qui sort des limbes et prend forme : un visage, un regard, un prénom…

Dans la nuit, la nounou amène le bébé à Marlo pour le mettre au sein et reste à les contempler. Marlo est émue de ce regard qui se pose sur elle. « Elle regarde dans les yeux… » Au fond, qui la regarde ? Certainement pas son époux, scotché à son écran. Drew n’est pas un mauvais bougre, on devine même qu’il pourrait prendre une toute autre place mais quelque chose semble retenir Marlo dans sa prison volontaire, une sorte de résignation à se faire l’objet de satisfaction de l’autre, à aplanir le terrain de cet homme « parce qu’il travaille beaucoup ». Lui a-t-elle seulement demandé quelque chose ? « Je n’ai pas l’habitude qu’on m’aide, c’est tout. » Tout est dit dans cette phrase qui la réduit à être toute-mère vaillante et dévouée. « J’ai le bébé toute la journée. Quand la nuit tombe, je suis censée changer de mode ? Me la jouer sexy ? » Pour Marlo, ce n’est pas tant le rapport charnel au bébé que la satisfaction sacrificielle procurée par sa position maternelle qui fait obstacle à la conjugalité.

Très vite, ce regard qu’on pose sur elle a des effets. « Je vois de nouveau les couleurs », constate-t-elle, dès le lendemain. Marlo se remet à cuisiner, joue avec Jonah, discute avec Sarah, contemple enfin son bébé. Il fallait donc qu’un autre s’en mêle pour qu’ait lieu la rencontre ! On notera que toutes les aspirations que Tully déclenche ont pour visée la satisfaction de l’autre, en bonne mère et en bonne épouse. Satisfaire l’autre, se faire l’objet de ses pulsions, se plier à son fantasme… « Je viens aider pour tout, déclare la nourrice, un soir. On ne soigne pas une partie sans sonder le tout. » Marlo soupire : « Ça fait un bail que personne ne m’a sondée. »

La chute, inattendue, nous rappelle comment le désir, chassé du corps, fait immanquablement retour dans le symptôme.

[1] Tully, film de Jason Reitman, avec Charlize Theron, Mackenzie Davis, 2018.

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