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D’un nom à l’autre

D’un nom à l’autre

Il existe en France, depuis 2011, un nouveau droit acquis pour les hommes qui se marient – bien que pour l’instant fort peu l’exercent. Il n’y a même pas encore de statistiques à ce sujet, seulement quelques articles [1] et témoignages ici ou là. Il s’agit du droit, pour le marié, d’user du nom de son épouse : « Conformément à l’article 1er de la loi du 6 fructidor an II, le mariage ne modifie jamais le nom patronymique des époux. Cependant (…) chaque époux acquiert par le mariage un droit d’usage du nom de son conjoint soit en l’ajoutant, soit en le substituant au sien »[2].

Le premier homme à avoir exercé ce droit, non sans avoir rencontré au préalable certaines difficultés administratives, explique qu’il souhaitait adopter le nom de sa femme car il trouvait le sien, d’origine turque, « difficile à prononcer et discriminant ». Après avoir obtenu gain de cause, il témoigne : « Je revis aujourd’hui, je vois les choses différemment, j’ai vraiment l’impression de ne plus être la même personne, je me sentais obligé de récupérer ce nom-là pour pouvoir rebondir et recroquer la vie avant qu’elle me croque. »[3] Les hommes peuvent donc désormais, tout autant que les femmes, faire l’expérience du possible changement de nom dans le mariage, et de ses effets de nomination qui touchent parfois un bout de réel. Même si la plupart d’entre eux semblent plutôt réticents [4], certains s’emparent de cette nouvelle possibilité. Tel cet homme qui a choisi de contribuer à perpétuer le patronyme rare de son épouse – « J’en suis très fier (…). Et cela ne change rien à mon identité personnelle » –, ou tel autre, qui voulait se débarrasser du nom du père qui l’avait abandonné à sa naissance, et « porter le nom de quelqu’un qui l’aime »[5].

L’extension des possibilités de choix quant à la transmission du nom était déjà engagée depuis longtemps dans la plupart des pays occidentaux, et en France notamment avec la loi de 2005 permettant aux femmes de donner leur nom à leur enfant, accompagné ou pas du nom du père de ce dernier [6]. Si le seul nom du père reste très majoritairement transmis, de nouveaux usages voient le jour, tel ce couple qui raconte avoir décidé que le sexe du premier enfant déterminerait le nom de famille de la fratrie à venir. Comme « le prénom de fille sur lequel nous étions d’accord allait mieux avec mon nom de famille (…) c’est donc mon nom de famille qui se retrouve derrière son prénom »[7].

Voilà des témoignages supplémentaires, s’il en fallait, du caractère de semblant du Nom-du-Père, que Lacan avait mis en évidence notamment dans son Séminaire « R.S.I » avec le concept de père-version [8]. Et, dès lors que le Nom-du-Père se révèle comme semblant, « le plus-de-jouir du père apparaît comme beaucoup plus consistant que son nom, notamment la place que la mère lui accorde dans son discours »[9].

Cet essor de la dimension du choix et de l’usage quant à la transmission du nom propre, via l’institution du mariage et la filiation, amènera logiquement à d’autres effets de diffraction et de pluralisation des nominations pour les générations à venir, qui auront encore davantage à choisir quel nom perpétuer ou transmettre au moment de se marier ou de devenir parents. Sachant que, dans la mer des noms propres, l’être ne cesse d’apparaître en défaut [10].

 

 

 

 

 

[1] Quillet L., « Ces hommes qui prennent le nom de leur femme », Le Figaro Madame, 12 juin 2015, disponible en ligne : http://madame.lefigaro.fr/societe/ces-hommes-qui-prennent-nom-de-leur-femme-210714-899013#auteur

[2] https://www.senat.fr/questions/base/2012/qSEQ121002756.html

[3] http://www.slate.fr/lien/65857/homme-nom-famille-femme

[4] Berliet M., « 15 Men React To The Idea Of Taking Their Wife’s Last Name After Marriage », Thought catalog, 11 août 2015, disponible en ligne : https://thoughtcatalog.com/melanie-berliet/2015/08/15-men-react-to-the-idea-of-taking-their-wifes-last-name-after-marriage/

[5] Quillet L., « Ces hommes qui prennent le nom de leur femme », op. cit.

[6] https://www.lemonde.fr/societe/article/2013/05/23/au-nom-du-pere_3416401_3224.html

[7] https://next.liberation.fr/vous/2015/10/15/nom-de-famille-mere-alors_1404880

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 11 mars 1975, in Ornicar ?, n° 5, p. 21.

[9] Fajnwaks F., « Un nominalisme lacanien », Suites et variations, Actes du bureau de Rennes de l’ACF-VLB, 2014, p. 11.

[10] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 819.

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