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Marina l’(a)mur

Marina l’(a)mur

« Quand ils s’installent, certains couples commencent par acheter des casseroles et de la vaisselle. Ulay et moi nous sommes demandé comment faire de l’art ensemble. »

Dans un livre consacré à ses mémoires et si bien nommé Traverser les murs [1], l’artiste yougoslave Marina Abramović revient longuement sur son histoire d’amour avec Ulay, un artiste allemand avec lequel elle a vécu douze ans une complicité artistique extrêmement féconde.

Frères siamois

Lorsqu’elle rencontre Ulay, Marina a déjà fait ses premiers pas d’artiste performeuse. Faisant de son corps un « matériau », elle explore et pousse les limites de celui-ci, ses propres limites et celles du public. Sa rencontre avec Ulay va lui permettre de poursuivre cette recherche en ouvrant une autre page de sa vie d’artiste, intimement liée à sa vie de femme.
« Dès le début, nous avons respiré le même air, dit-elle, nos cœurs battaient à l’unisson. » Leur naissance le même jour de l’année, lui fait signe d’une « fusion physique et spirituelle » et une « photo inquiétante de squelettes siamois » en devient le symbole. C’est bien cette « inquiétante étrangeté »[2] que l’artiste convoque dans son travail, au-delà de l’image, autrement dit la présence de cet objet dit a par Lacan, non spécularisable, et dont l’extraction permet à l’unité du corps de se former. Le couple redouble en effet cette image d’unité dévolue au corps.
Marina et Ulay vont mettre à l’épreuve ce sentiment de ne former qu’Un.
« Avec notre travail sur la relation, nous produisons une troisième existence chargée d’une énergie vitale. Cette troisième existence d’énergie que nous produisons ne dépend plus de nous, elle présente une qualité propre. […] L’énergie transmise immatériellement crée de l’énergie sous forme de dialogue, partant de nous et s’adressant à la sensibilité d’un témoin oculaire qui devient complice. » Le public n’est pas seulement spectateur, il est partie prenante de l’expérience et de l’œuvre. Le corps et « la subjectivité de l’artiste »[3] donnent matière à l’œuvre. Dans les états de franchissement produits par ces performances extrêmement exigeantes, la consistance mentale du corps se défait. « Nous voulons briser le corps physique. Nous voulons faire l’expérience d’un état mental différent. »
A Sydney en 1970, ils proposent The brink (le bord) où Ulay parcourt dangereusement la tranche d’un mur avec des allers-retours de plus en plus rapides, tandis que Marina marche sur l’ombre portée du même mur. La performance dure quatre heures et quinze minutes, jusqu’à la disparition du soleil.
Dans Relation in Space, à Venise en 1976 : ils se croisent, se frôlent, répètent de plus en plus rapidement cette rencontre des corps, jusqu’à leur collision violente dont ils captent et amplifient le son pour le public.

Ceci n’est pas un mur

L’artiste, nous a dit Lacan, précède le psychanalyste. Il est en effet sensible que le mur, qui revient fréquemment dans les performances du couple, n’est pas sans évoquer le mur de la castration dont Lacan a pu parler. Dans les entretiens qu’il a donnés à Sainte Anne et qui sont contemporains des performances de Marina et Ulay, il joue avec les mots pour mieux se faire entendre. Il invente le mot (a)mur pour nous faire saisir que ce mur sur lequel nous butons toujours « n’est pas un mur : c’est simplement le lieu de la castration »[4].
La dernière performance de Marina et Ulay, en 1988, mettra en jeu un mur, encore une fois, et particulièrement célèbre : la muraille de Chine. Ce projet pour se réaliser a dû braver bien des difficultés et pris des années pour aboutir. Chacun devait partir d’une extrémité de la muraille et parcourir deux milles cinq cents kilomètres pour se retrouver à mi-chemin.
Le mur, tenant lieu d’un infranchissable, d’un réel visé par les deux artistes trouve alors à se situer : « je n’affrontais que la Muraille nue et moi-même. […] En fait, cette immense distance que nous parcourons pour nous diriger l’un vers l’autre jusqu’au point où, en réalité, nous ne nous rencontrons pas dans le bonheur [5], mais où nous terminons notre marche tout simplement – c’est très humain en un sens […] Parce que, en définitive, on est vraiment seul, quoi qu’on fasse. »
Le mur n’est plus alors un obstacle mais le lieu ex-time à partir duquel le lien à l’Autre prend son essor.

 

 

[1] Abramović M., Traverser les murs. Mémoires, Paris, Fayard, 2017. Toutes les citations sont extraites du livre.

[2] Freud S., « L’inquiétante étrangeté », Ecrits philosophiques et littéraires, Paris, Seuil, 2015, p. 1189.

[3] Brousse M.-H., « L’objet d’art à l’époque de la fin du beau », La Cause freudienne, no 71, juin 2009, p. 204.

[4] Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, entretien du 6 janvier 1972.

[5] Marina et Ulay vivaient alors la fin de leur histoire.

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