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Signes discrets de tyrannie domestique

Signes discrets de tyrannie domestique

Un couple marche en silence.
Puis, d’un air insouciant, la femme dit à son époux :
« C’est sympa d’être venus nous promener ».
Le mari lui répond du tac-au-tac :
« Bah !… Si je n’étais pas venu, tu aurais gueulé comme un veau – je te connais ».
L’épouse ne dit rien.
Mari et femme continuent leur balade, ensemble.

La scène se déroule un dimanche d’été quelque peu pluvieux, sur une plage des Côtes d’Armor. Ce couple d’inconnus marche devant nous. Leur âge, mais surtout leur dialogue nous laissent penser qu’il s’agit d’un « vieux couple ». Ou plutôt d’un « mariage qui dure ».
Ce que je viens d’entendre a un effet de réveil ; je me surprends à formuler ceci : « voilà une forme de tyrannie domestique ». Tout y est, ou presque.
Imaginons le préambule. Cette femme aime se promener, et encore plus si son mari l’accompagne. Elle a dû se lever de bonne heure ; peut-être même depuis la veille elle savait qu’elle voudrait sa promenade en bord de mer, avec son mari. Elle a dû le dire, une fois, deux fois, peut-être bien trois…
De son côté, cet homme doit bien apprécier son journal, son canapé et l’idée de ne pas sortir, surtout un dimanche pluvieux !
Mais elle voulait de cette marche, avec lui. Car seule ce n’est pas pareil… Et puis quoi ? Rester tous les deux enfermés tout le dimanche… jamais de la vie !
Il est fort probable qu’en effet, comme cet homme l’affirme, il connaît sa femme ; s’il s’était dérobé à sa demande, elle aurait gueulé comme un veau. Voire pire.
Ne pouvant renoncer à son canapé dominical sans contrepartie, il aura bien fallu qu’il annule son don en lui faisant ce reproche à contre temps « si je n’étais pas venu… tu aurais gueulé comme un veau ».

Quel est le ressort qui fait que ces deux époux, comme tant d’autres, décident envers et contre tout de marcher ensemble ? Le quotidien de la vie conjugale s’avère souvent être une affaire de « bonne guerre » soigneusement entretenue par les deux partenaires. Mais cela ne suffit pas à éclairer le mystère de la vie à deux.

Dans le Séminaire V, Lacan pose la question suivante : « Que peut vouloir dire, pour nous analystes, ce terme de conjoint ? »[1] Le conjoint, nous dit-il, « C’est celui avec qui il faut bien, de façon quelconque, bon gré mal gré, revenir à être tout le temps dans un certain rapport de demande. Même si, sur toute une série de choses on la boucle, ce n’est jamais sans douleur. La demande demande à être poussée jusqu’au bout. »[2]
Cette « demande poussée jusqu’au bout » approche le réel en jeu dans la tyrannie domestique propre au lien conjugal. Qu’il dure peu de temps ou toute une vie, le mariage tient à ce consentement mutuel pour se faire le support de la demande de l’autre.

 

 

 

[1] Lacan J. Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient (1957-1958), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 468.

[2] Ibid.

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