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Un mariage pour « apprendre à vivre séparé »

Un mariage pour « apprendre à vivre séparé »

Le mariage est un pari… Et c’est bien un pari fort qui a soutenu et soutient encore le travail à parADOxes [1], fondé par Normand Chabot en 2009 et dont je dirige le centre. La création de cette institution orientée par la psychanalyse s’est faite comme pour d’autres institutions Hors Normes, s’ouvrant comme des poumons dans la ville au moment où les rets du contrôle évaluatif, des impératifs de résultats et des normes économiques comprimaient la psychanalyse à l’intérieur des institutions de soin. ParADOxes a alors repris, après une interruption, l’adresse aux adolescents proposée par le CPCT-Ado.

La surprise reste au rendez-vous dans notre travail, paradoxalement puisque la surprise n’est d’aucun domicile fixe et ne fait pas bon ménage avec le ronronnement institutionnel. Pourtant elle s’invite à nos réunions d’équipe, dans nos cartels et dans les propositions que nous construisons à plusieurs pour répondre aux demandes nombreuses qu’on nous adresse, veillant à ménager des brèches, des trouées dans ce « mouvement général de la société de tisser un réseau du point de vue du maître qui se veut toujours plus efficace pour moins cher »[2]. Est-ce cette surprise qui rend ce mariage toujours si vivant ? Ou la façon dont ce mariage se tisse année après année, qui en préserve le surgissement ?

II n’y a pas d’enfant sans institution nous dit Éric Laurent, « L’enfant va avec une institution, c’est la famille ou c’est ce qui vient à la place : la bande, la rue, la loi de la jungle s’il le faut. »[3] Comment va-t-il avec la nôtre ? Les partenaires du mariage institutionnel ont toujours à se surprendre de ce qu’amènent les adolescents. Un jeune garçon, reçu à l’automne dernier, a éclairé de façon fulgurante ce que dit Alfredo Zenoni dans L’Autre pratique clinique [4] : « la famille n’est pas seulement le lieu qui permet à l’enfant d’avoir une place et une appartenance, le lieu où une langue, une tradition, des repères se transmettent mais aussi celui où l’on apprend, où l’on devrait apprendre, à vivre séparé ». Apprendre à vivre séparé, c’est ce que sa famille ne pouvait lui transmettre et qu’il est venu chercher à parADOxes, car c’est bien l’une des modalités d’intervention de l’institution, dit encore Alfredo Zenoni, « pour instaurer une modalité de lien social qui traite d’une séparation mal assurée ou qui ne se réalise que dans le passage à l’acte ».

Et cet « apprendre à vivre séparé » n’éclaire-t-il pas aussi la façon dont nous-mêmes, ensemble-dissociés, « chacun dans sa solitude de sujet »[5] apprenons sans relâche des coordonnées qui nous orientent à scruter les replis où risquerait de se dissoudre le vif de la clinique ? Il s’agit bien, pour veiller au plus précieux de cette petite institution « de l’incompléter, de l’indécider, de l’inconsister » comme nous le dit Éric Laurent à propos du surmoi de la civilisation, et pour cela « défaire les figures du tout, de “tout ce qui fait un” y compris celle des idéaux de la communauté thérapeutique à laquelle on appartient  pour faire entendre ce savoir qui ne suppose aucun sujet totalisateur »[6].

Boitillant entre les obstacles auxquels toute institution s’affronte, la nôtre trouve à s’incompléter en remettant sur le métier l’ouvrage avec cette joie particulièrement têtue que la cause analytique éveille et relance pour chacun.e, la joie d’un mariage paradoxal, dont le contrat comporte qu’on y apprenne ce dont il convient de se séparer.

 

 

 

 

 

[1] parADOxes (paradoxes-paris.org) est membre de la Fédération des institutions de psychanalyse appliquée (FIPA). L’association accueille des adolescents pour des consultations psychanalytiques gratuites et limitées dans le temps et aussi pour des ateliers d’écriture individuels ou en petits collectifs.

[2] Laurent É., « Institution du fantasme, fantasmes de l’institution », Les Feuillets du Courtil, n° 4, avril 1992.

[3] Ibid.

[4] Zenoni A., L’Autre pratique clinique, Paris, Ed. Erès, 2009, p. 248.

[5] Miller J.-A., « Théorie de Turin », Intervention au 1er Congrès scientifique de la Scuola lacaniana di Psicoanalisi (en formation), le 21 mai 2000, disponible en ligne : http://www.causefreudienne.net/theoriedeturin/

[6] Laurent É., « Acte et institution », La Lettre mensuelle, n° 211, p.  27.

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