Now Reading:

Désenchanter la mort

Désenchanter la mort

Douze ans après avoir présenté la version italienne de son Orfeo à Marie-Thérèse, impératrice d’Autriche, Gluck est invité en France par son ancienne élève, la jeune dauphine Marie-Antoinette d’Autriche. Il adapte alors son opéra selon le goût français, sous le titre Orphée et Euridice[1]. Après la mort de Louis xv et le mariage de Marie-Antoinette qui est maintenant reine de France le rideau se lève le 2 août 1774 au théâtre du Palais-Royal à Paris, avec Joseph Legros dans le rôle-titre, et Sophie Arnould dans celui d’Eurydice. C’est un triomphe.

Un chœur de pâtres et de nymphes entoure Orphée. Éploré, le héros congédie ces importuns pour chanter et toucher seul le fond de sa douleur, y trouver le courage de braver les divinités de l’Achéron et d’arracher aux Enfers sa bien-aimée, que la morsure d’un serpent lui a ravie dans la fleur de son âge :

Implacables tyrans, je veux vous la ravir !

[…]

Mes accents douloureux fléchiront vos rigueurs ;

Je me sens assez de courage

Pour braver toutes vos fureurs !

C’est le moment qu’Amour choisit pour lui proposer son aide, sous conditions : non seulement il ne pourra regarder sa bien-aimée, mais il ne pourra révéler à celle-ci le pourquoi de ce refus.

Ainsi châtré, ce nouvel Adam accomplit son périple, retrouve son Ève qui ne manque pas de l’accabler de ses soupçons : il prétend qu’il l’aime et ne lui fait pas l’aumône d’un regard ? Le chant vire au chantage… Pris entre une menace et une promesse de mort et toujours plus épris, Orphée choisit la première, se retourne et son regard amoureux précipite Euridice dans la seconde mort.

EURYDICE
Tu m’abandonnes, cher Orphée !
En ce moment ton épouse désolée
Implore en vain tes secours ;
O dieux ! à vous seuls j’ai recours.
Dois-je finir mes jours
Sans un regard de ce que j’aime ?

 

ORPHÉE
à part
Je sens mon courage expirer,
Et ma raison se perd
Dans mon amour extrême ;
J’oublie et la défense, Eurydice et moi-même.
Il fait un mouvement pour se retourner et tout à coup se retient.
Ciel !

 

EURYDICE
Cher époux, je puis à peine respirer.

 

[…]

ORPHÉE
fort
Rassure-toi, je vais tout dire…
Apprends…
(à part)
Que fais-je !… Justes dieux,
Quand finirez-vous mon martyre ?

 

EURYDICE
Reçois donc mes derniers adieux,
Et souviens-toi d’Eurydice…

Qui est Amour ? « Dieu clément » est-il ici homme ignorant ce qu’est un regard pour une femme, est-il enfant cruel, femme perfide ? N’est-il/elle pas l’un et l’autre tour à tour, et lorsqu’elle/il aura déjoué le sort funeste réservé au couple de l’Orphée antique et de son Eurydice deux fois inexorablement perdue, en les réunissant pour l’éternité, n’aura-t-il pas livré les amants à la condition proprement infernale qu’est la jouissance obsessionnelle ?

N’en pas finir de ne pas finir, réalisés comme objet l’un(e) par et pour l’autre dans une éternité factice, ne pas cesser de se voir-penser mourir dans la chaîne des plaisirs, sous le double joug de la ruse féminine et de la faiblesse masculine, tel serait le programme ?

Ce n’est pas sur cette amour, condamnée au déchant, que la psychanalyse fait fond.

[1] Telle est l’orthographe originale du titre de cette version en italien que l’on peut voir et entendre au théâtre des Champs-Elysées, avec Philippe Jaroussky, haute contre, dans le rôle d’Orfeo, Amanda Forsythe, soprano dans celui d’Euridice) et Emöke Baráth, soprano, dans le rôle de l’Amour, sous la direction de Diego Fasolis. Comme on le voit, elle diffère de celle du texte du livret.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"