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La saga Empain, III – La disparition

La saga Empain, III – La disparition

La famille Empain, dont le nom est aujourd’hui disparu, fait partie de ces grandes aventures bourgeoises du XIXe et du XXe siècle, sous l’ère industrielle, dans le champ politique des manœuvres en Europe, avec et autour les deux grandes guerres qui en ont marqué durablement leur époque et la suite.

Célèbre pour l’enlèvement d’Edouard-Jean[1], le nom Empain a retrouvé sa place sur le rayon des noms connus, à la faveur du fait divers. Ce nom, patiemment oublié probablement pas sans hasard, était attenant aux plus grands investissements publics en France depuis cinquante ans.

Décédé en juin 2018, Edouard-Jean s’est donné de bonne grâce aux journalistes pour raconter cette affaire de rançon plusieurs décennies durant. Sa réaction, toute en placidité et stoïcisme lorsque ses geôliers lui ont coupé un doigt, n’a cessé d’interroger l’opinion. Comment avait-il pu supporter cela ? Du même élan, il existait un off des aventures de la famille Empain. Un bout qui ne passait pas. Peu avant sa disparition, avec l’aide de la télévision publique belge, Edouard-Jean Empain s’est attelé à un travail de reconstitution de l’histoire familiale, « pour que le nom Empain, ce ne soit pas que l’enlèvement d’Edouard-Jean ». Les citations d’Edouard-Jean qui suivent sont issues de ce film accessible sous licence. Une saga Empain structurée par le rapport à chaque génération au mariage méritait d’être esquissée en croisant différentes sources dont celle-ci.

En 1955, Lacan décrivait le mariage en ces termes : « Cette institution existe actuellement sous une forme ramassée, dont certains traits sont si solides et si tenaces que les révolutions sociales ne sont pas près d’en faire disparaître la prévalence et la signification. Mais en même temps, certains des traits de l’institution, dans l’histoire, ont été effacés »[2]. La famille Empain, parce qu’elle est à la jonction de l’Histoire des finances de la politique, du public et du privé, permet de constater cette place singulière du mariage, entre usages traditionnels quant à l’héritage notamment et l’usage qu’il est possible de faire de ladite institution au profit du rapport singulier de chacun dans ses modes de vie.

 

* * *

Avec Lacan, il est possible de lier le deuil et la castration, dans une logique qui détermine une place comme une assignation. Edouard-Jean Empain aura cette phrase qui véhicule ladite logique : « Avec tout cet environnement-là, comment peut-on être normal ? Pourtant, je l’étais. Je ne me sentais pas un Empain, je ne pouvais pas accéder à ma famille ». Une famille d’autant plus confisquée dès lors que Jean Empain est l’absent le plus facilement substituable par sa femme Goldie, une fois devenue veuve.

Dans le monde des affaires industrielles, la famille Empain connaissait un concurrent sévère, la famille Schneider. En 1945, plutôt située du bon côté politique, la famille Schneider participe au redressement industriel de la France auquel la famille Empain ne participe pas. Ce nom désormais effacé de toutes les activités industrielles françaises, Edouard-Jean Empain part d’une place vide : il est assigné au silence, celui du procès qu’il n’y a pas eu pour laver son père des accusations que l’on se refile d’une oreille à l’autre. Le silence le secret la rumeur, laissent la place à cette engeance plus puissante que n’importe quelle ordonnance rendue au nom du peuple français : le soupçon.

Or, Edouard sous les projecteurs, marié à Goldie, n’a fait que conforter cette place. Si Edouard-Jean a réglé son compte à cet encombrant beau-père, il lui reste désormais quelques caps à franchir. Muni de sa fortune retrouvée, il va s’engager dans un long et patient travail derrière un masque : racheter par petits morceaux des actions Schneider. Sans se montrer. Un peu de temps en temps. Par ci par là. Jamais beaucoup, comptant sur l’effet d’endormissement des grands groupes qui ne prennent plus garde. Un jour de 1969, Edouard-Jean Empain, comme on dit d’un jeu de poker, se dévoile. La place publique découvre qui se cache derrière l’acheteur candide.

Stupeur, Edouard-Jean Empain devient l’actionnaire majoritaire du groupe Schneider, qui dès lors va s’appeler le groupe Empain-Schneider. Affolement généralisé dans les ministères, un certain nombre d’activités comme les génératrices de centrales nucléaires passent donc entre des mains belges, entre celles d’un investisseur qui n’est manifestement pas sous contrôle. Souvent, Edouard-Jean Empain, pourtant financier malin et aguerri, mettra sur le compte un peu raccourci les entraves qu’il rencontrera en raison de sa non appartenance à quelconque grande école, comme si la famille Empain ne pouvait rester que sur le seuil. Cette place-là, celle de son grand-père Edouard, le Général Baron, qui était l’invité que l’on n’attendait pas pour aller loin dans les affaires, avait eu un coût : celui de cacher ses enfants, de ne pas se marier jusqu’à l’avant-veille de sa mort, de vivre en dehors des cercles, de devoir la protection de sa fortune aux bons soins de Léopold II.

Edouard-Jean Empain devient familier des présidents, de Pompidou, puis de Giscard. Il dira que de toutes, cette période sera sa préférée et de toutes encore la plus belle car, « s’il n’y avait pas eu ça [l’enlèvement], je ne sais pas ce qui aurait pu m’arrêter » : conquérir, racheter, étendre son empire. Les époques ont changé, peut-être, mais en aucun cas la protection du prince vaut protection du nom. Aucun mariage ne sera d’aucun secours. À l’heure de l’enlèvement, Edouard-Jean Empain s’en rend compte.

« Mon fils a plus de 50 ans, et il n’a pas eu d’enfant. Enfin, si, il a deux filles, mais il n’a pas de fils. Le nom va disparaître. C’est pas grave, ce n’est pas éternel » dira-t-il quelques années avant de disparaître.

Chez les Empain, l’absence la disparition le voile et le nom allaient donc ensemble. Les traits effacés dans l’histoire auxquels Lacan faisaient référence pour le mariage auront eu probablement raison d’un autre mariage impossible : celui d’une éternisation d’un mariage de l’argent avec la politique.

 

[1] Cf. à ce sujet Garcia L., « Un enlèvement pour un divorce », paru sur le Blog des J48 : https://www.gaimarionsnous.com/2018/05/22/un-enlevement-pour-un-divorce/

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 304

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