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Les vertus des scènes de ménage

Les vertus des scènes de ménage

Le lambeau[1], retrace le circuit hospitalier de Philippe lançon, après l’attentat. Ce livre, nous explique-t-il, participe d’une expérience, il la conclue, il la sublime.

Après l’attentat, lors de son hospitalisation, les femmes de sa vie, les femmes qu’il a aimées, ont resurgi. La veille de l’attentat, il était au théâtre avec une amie, Nina. Elle l’aidera à reconstruire sa mémoire. Marylin, la femme qu’il a épousée et dont il était divorcé depuis huit ans, est aussi revenue.

Surprise ! Il remarque que les deux femmes se ressemblent beaucoup, sur bien des points. En les observant, il comprend alors pourquoi Nina l’avait aussitôt attiré. Nina « était l’écho rassurant, confortable, d’une vie passée. » Ce confort, après le divorce, il pensait l’avoir quitté. Il se trompait. Il y avait aussi Sophia, une amie récente, les femmes de l’hôpital, et Chloé sa chirurgienne. Toutes ces femmes ont tissé autour de lui un cocon.

Puis, il y a Gabriela, la femme qu’il aimait et qui allait bientôt devenir la femme de trop.

Hospitalisé depuis un mois, Philippe Lançon vivait dans son cocon. Gabriela en était sortie au moment où il se formait. Revenue s’installer près de lui, dans sa chambre d’hôpital pour une dizaine de jours, elle n’a pas pu retrouver sa place. D’emblée elle éprouva une grande jalousie envers ce lien particulier qu’il avait tissé avec toutes ces femmes et notamment avec Chloé. Pourtant, dit-il « Il ne s’agissait pas d’amour mais de dépendance ».

Elle a pris en charge sa rééducation. Talon pointe, talon pointe, lentement, le dos droit… Pour ce genre d’exercice Gabriela, danseuse et professeur de haut niveau était idéale.

Et puis, il y eut les reproches. « [Les] mots étaient toujours les mêmes : “Je prends des risques et me sacrifie pour toi, […] tu es dans ton monde et tu ne penses qu’à toi. Quels sont tes projets pour l’avenir ?” Ou encore “Tu as été victime d’un attentat, et là, tu deviens victime de ta célébrité !” »

Depuis deux semaines, il ne devait en aucun cas parler. Il écrivait sur un carnet ou mieux sur une ardoise magique, car dit-il : « tout ce qui est écrit, comme la parole non enregistrée, est aussitôt effacé ».

Il écrivait donc dans son carnet ou sur son ardoise, des « Je t’aime » et des « Tu es merveilleuse » qui redoublaient son exaspération. Devenait-il un autre homme comme elle le lui reprochait ?

Gabriela n’était plus au cœur de son combat et quand il l’eut compris, il n’a pas pu lui dire.

Pouvait-il le dire à une femme qui fait six mille kilomètres pour venir le voir et vivre avec lui dans une chambre d’hôpital. Pouvait-il le dire à la femme qu’il aimait ou qu’il avait aimée ?

Enfin, pouvait-il lui dire que toutes les scènes qu’elle provoquait avaient une vertu : « Elles transformaient la victime d’attentat en protagoniste ordinaire d’une crise de couple. »

La veille de son départ, elle est allée à la grande chapelle de l’hôpital. Quand il l’a retrouvée, elle priait. Elle l’a regardé et lui a dit : « Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? »

Il l’a prise dans ses bras et ils ont pleuré.

Le jour de son départ, c’était un dimanche. « Pour la première fois depuis l’attentat, en la regardant dormir, j’ai bandé. »

Il éprouva alors pour elle une profonde gratitude « qu’aucun reproche n’aurait pu chasser ».

Dans « L’Invité des matins » de France culture, Philippe Lançon répondra à Guillaume Erner, surpris de découvrir ce chapitre scène de ménage dans ce livre, que ces scènes de ménages, muettes, qui peuvent paraitre décalées, ironiques, horribles dans de telles circonstances et en ce lieu, le remettaient pourtant dans l’existence d’une manière pénible certes, mais réelle.

[1] Lançon P., Le lambeau, Paris, Gallimard, 2018.

Les citations suivantes sont tirées du même ouvrage.

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