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De l’importance de l’équivoque

De l’importance de l’équivoque

Le mariage a de tous temps été une pierre de touche de l’édifice symbolique, quels que soient les semblants venus s’y agréger au fil des époques. Le dix-neuvième siècle tardif voit la fiction de l’amour romantique battre de l’aile au bénéfice de l’hédonisme moderne – la culture du plaisir sans douleur. Le mariage prend alors la tournure d’un business au service des petites jouissances de chacun. C’est ce qui fait les délices d’un nouveau genre de comédie né à Paris, le vaudeville, où Oscar Wilde va exceller. L’Importance d’être Constant (1895), pièce que Lacan trouvait « si étonnante »[1], s’ouvre sur un salon londonien : Algernon demande à son ami Jack (alias Constant) ce qui l’amène en ville : « Oh, le plaisir, rien que le plaisir ! Y-a-t-il autre chose qui donne envie de se déplacer ? » Ce n’est en effet plus le désir qui est le moteur d’une intrigue amoureuse pleine de quiproquos et de vertigineuses joutes verbales où hommes et femmes sont taillés à partir d’un seul modèle, l’androgyne maniéré, au sexe et au désir indécis. Les jeunes femmes affichent une joyeuse liberté avec les convenances de la romance sentimentale dont elles savent aussi faire usage. Raffinées et spirituelles, elles n’intéressent leurs partenaires masculins que parce qu’elles sont elles aussi des dandys. Gwendoline, que courtise Jack, épouserait bien ce dernier mais à une condition : qu’il se dénomme Constant/Ernest dans le texte original : c’est un prénom qui semble être un garant de sérieux par simple homophonie avec l’adjectif earnest. Jack s’évertue bien sûr à lui dire qu’il est tout à fait sérieux dans ses intentions envers elle. Gwendoline sait-elle qu’Ernest est aussi le petit nom des homosexuels dans l’Angleterre victorienne ? En tous cas, c’est le nom de masque que se donne Jack pour des sorties privées avec Algernon et dont on devine l’objet : l’autre amour « qui n’ose pas dire son nom » (Wilde). Un coup de théâtre révèle que selon les registres de l’armée – qui font alors foi de l’ordre symbolique – le nom de naissance de Jack est bien Constant : il va pouvoir épouser Gwendoline ! S’il est une constante qui mène le bal, c’est quand même et malgré tout la fonction symbolique de la nomination – celle-là même que les Ernest d’aujourd’hui, devenus gais, revendiquent. Mais en découvrant qu’il s’appelle bien Constant, Jack trouve que « c’est une chose terrible pour un homme de découvrir tout à coup que, toute sa vie durant, il n’a rien dit d’autre que la vérité ». Finies les joies de l’équivoque ! Jack demande alors à Gwendoline un pardon qu’elle lui accorde volontiers : « Oui, car je sens que vous allez sûrement changer. »

Le tour de force de la pièce de Wilde – l’une des plus jouées dans le monde – c’est de nous donner à entendre qu’en matière de commerce entre les êtres parlants, la gaîté de l’équivoque est une affaire tout à fait sérieuse.

 

 

[1] Lacan J. « Joyce le Symptôme », Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 164.

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