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Jamais seul(e) avec New X

Jamais seul(e) avec New X

Le must pour lutter contre la solitude s’annonce : un objet technologique muet. S’inspirant de BB-8, le droïde de Star Wars, la société japonaise Groove-X met actuellement au point New X, un robot supposé être le plus innovant de tous les robots en vogue au Japon. Ni assistant de collectivité, ni d’ailleurs sexbot. Il sera indispensable, ne parlera pas, ne sera ni humanoïde ni à l’image d’un animal, et sera programmé pour ne pas faire grand-chose, juste pour être un partenaire, une « créature » capable de communiquer sans paroles et émouvoir son utilisateur [1]. L’idée mise en avant c’est qu’une conversation avec une intelligence artificielle, aussi élaborée soit-elle, est toujours décevante, et que les robots existants, comme Pepper, montrent qu’un lien émotionnel se crée sans qu’une utilité autre qu’une présence attentive soit nécessaire. La conception de New X prend du temps, mêlant recherches en anthropologie et psychologie pour créer cette chose, « le seul et unique robot de l’univers qui puisse guérir votre cœur »[2]. L’inventeur est, c’est sûr, très ému par son objet à venir. Une question cependant à la fin de la présentation sur le site de Groove X : « Does this advancement benefit human beings ? » That is the question !

En tout cas, quant à l’amour… Avez-vous demandé à un assistant Google s’il vous aime ? « Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question », répliquera-t-il ! Rires assurés. Déception aussi ! L’outil reconnaît ses limites. Siri trouve une parade élégante : « Disons que… vous avez toute mon estime » ! Pour l’amour, nous n’y sommes pas. Et pour l’engagement, pas plus. En effet, Siri annonce aussi : « Le mariage, ce n’est pas trop mon truc » ! Tout ça pour ça ! Autant ne pas parler… Comme les petits robots-aspirateurs, sans aucun doute, ces assistants ont pourtant une présence. Et il semble qu’on s’y attache…

New X sera partenaire efficace parce qu’il saura simplement vous reconnaître. Groove X s’inspire du constat que les chiens ne parlent pas, mais que leurs maîtres ont le sentiment d’une compréhension mutuelle. Lacan, à divers moments, a pu dire que sa chienne Justine parle mais n’a pas le langage ! Le chien a « l’avantage d’entrer dans le champ de la parole humaine »[3]. Or l’échange verbal ne serait donc pas essentiel à la production d’un lien. D’où l’idée d’un robot calculé savamment pour un rapport émotif primitif de reconnaissance du visage et de la voix, guère plus. Presque impuissant, il faut s’occuper de lui. L’idée est de trouver l’objet le plus simple auquel s’attacher. D’un côté, New X se situe hors articulation signifiante, même s’il s’inscrit dans l’Autre mathématique, mais d’un autre serait-il un peu lacanien si l’on se réfère à Lacan qui situe l’animal domestique comme inscrit dans un rapport au petit autre et pas à l’Autre du langage ? Justine reconnaît son maître, c’est sûr, ceci au niveau de l’autre, pas de A. « S’il manque à ma chienne cette sorte de possibilité […] qui s’appelle la capacité de transfert, cela ne veut pas du tout dire que ça réduise avec son partenaire […] le champ pathétique de ce qu’au sens courant du terme j’appelle justement les relations humaines »[4].

Freud l’illustre bien, lui qui avait traduit le livre de Marie Bonaparte sur sa chienne Topsy [5] et lui écrivit son lien à sa propre chienne, son « sentiment de parenté intime, d’affinité incontestée » : « Souvent en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’aria de Don Juan : “Un lien d’amitié ! Nous lie tous les deux…” »[6]

Alors, « does this advancement benefit human beings ? » Wait and see. Suffirait-t-il d’être reconnu par un algorithme pour remédier à la solitude ?

 

 

[1] https://humanoides.fr/groove-x-kaname-hayashi/

[2] https://groove-x.com/en/about/

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 29 novembre 1961, inédit.

[4] Lacan J., op. cit., ibid., leçon du 29 novembre 1961, inédit.

[5] Bonaparte M., Topsy, les raisons d’un amour (1937), Rivages, 2004.

[6] Freud S., Correspondance (1873-1939), Paris, Gallimard, 1979, lettre du 6 décembre 1936, p. 473.

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