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La femme de ton prochain

La femme de ton prochain

«  Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain, tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui appartient à ton prochain ».

 

Le neuvième commandement, tiré de l’Exode 20:17, est commenté par Lacan dans la leçon du 23 décembre 1959 du Séminaire L’éthique de la psychanalyse [1]. Si le sixième commandement, « Tu ne commettras pas d’adultère », condamne la brisure ou la cassure du mariage, le neuvième introduit la notion que la femme du prochain est un objet de convoitise particulier, sans rapport avec sa beauté, ses qualités et défauts. Et ce n’est pas non plus parce que la femme du prochain apparaît comme une propriété parmi une liste d’autres biens, serviteurs ou animaux, qu’elle en devient désirable. Le développement de Lacan est fort précis sur ce point : ce qui motive la convoitise pour la femme du prochain, c’est la loi qui la fait interdite.

Reportons-nous à la démonstration de Lacan, lequel convoque d’emblée la fiction d’un simple d’esprit invité à s’asseoir au premier rang de son séminaire. Ce qui s’offre à la portée du premier venu, c’est qu’au centre du monde subjectif dominé par les lois symboliques du signifiant, il existe un élément qui subsiste hors-signifié : un objet étranger au moi tout en étant au cœur du moi [2]. A la fois étranger et intime, Freud le désigne comme das Ding, c’est-à-dire la Chose qui n’est pas un objet du monde, mais une place vide. Cette absence isolée comme ce qui, du dedans, se trouve portée à l’origine dans un premier dehors, est à la fois expulsée et intime. Pour la nommer, Lacan invente le mot d’extime [3]. Ainsi, l’objet perdu qui motive notre quête ne sera jamais retrouvé. Ce qui peut l’être seulement, ce sont les coordonnées de jouissance qui lui demeurent associées. Expulsée primitivement par le sujet avant toute constitution de la réalité, das Ding est encore désigné par Lacan comme « secret véritable »[4].

Jusqu’ici, tout va bien. Mais quel est le lien entre das Ding et la femme du prochain ? Son attrait tient à ce qui la désigne comme interdite : « je n’aurai pas eu l’idée de la convoiter si la Loi n’avait dit – Tu ne la convoiteras pas »[5] précise Lacan, ajoutant que la Chose n’est pas identique à la Loi. Une occasion se produit grâce au commandement. Le mouvement est le suivant : la femme du prochain cause le désir grâce à la Loi. Le désir de mort qui s’empare du sujet provient de la démesure, au-delà de toute raison, suscitée par ce mouvement de la Chose qui s’anime et devant laquelle le moi s’évanouit. En définitive, le mystère n’est pas que la femme du prochain produise un tel effet, mais l’existence, vaille que vaille, de la fidélité conjugale à travers les siècles. Dans sa forme kantienne, cela s’énoncerait de la façon suivante : « Lorsque tu croises la femme de ton prochain dans les escaliers, pense toujours qu’elle appartient à cet autre ».

 Le neuvième commandement est créateur du potentiel érotique de la femme du prochain. Son attrait n’est pas lié à l’image spéculaire, c’est plus compliqué que cela. Par contre, du point de vue psychanalytique, c’est logique.

 

 

 

[1]     Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 100.

[2]     Ibid., p. 87.

[3]     Sur la prudence appelant à ne pas confondre das Ding et la mère comme Mélanie Klein l’a fait, il convient de se reporter au cours de Jacques-Alain Miller « L’Orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit, et en particulier à la leçon du 20 novembre 1895.

[4]     Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 58.

[5]     Ibid., p. 101.

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