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L’enterrement de vie de jeune fille

L’enterrement de vie de jeune fille

Être choisie comme témoin au mariage de sa meilleure amie est un privilège et un honneur si l’on en croit les paroles déçues de cette jeune femme : « On s’était juré petites que nous serions témoin au mariage de l’autre, mais elle a choisi une amie de fac, sans doute parce qu’elle est plus organisée que moi et qu’elle ne me fait pas confiance pour ça… » Du pacte rompu s’éprouvent le ressentiment et la lucidité aussi sur ce qu’il est attendu de nos jours de cette « nomination » qui n’est pas que symbolique… il faut aussi pouvoir en assumer la fonction ! D’autres jeunes femmes, bien heureuses élues, témoignent sur le divan de leur angoisse à devoir « organiser » les festivités en marge de la cérémonie. Et notamment celle de plus en plus incontournable de l’enterrement de vie de jeune fille. La pression est grande pour que cet événement réponde parfaitement aux attentes supposées de la future mariée. Il faut se dépasser, rassembler toutes ses copines dans le plus grand secret sur tout un week-end et prévoir un programme qui enchaîne activités sportives et/ou culturelles originales et détentes régressives sans oublier d’exhumer les incontournables anecdotes du passé de l’amie que l’on célèbre… Le surmoi est aux commandes plus souvent que le principe de plaisir.

Que nous apprend cette pratique en extension sur les modes de jouir contemporains ?

L’enterrement de vie de célibataire, rite apparu au XVIIIe siècle, a longtemps été l’apanage de la gente masculine. Il s’agissait de célébrer en bande le passage du temps de tous les possibles à une vie plus rangée. Les amis se retrouvaient à l’auberge et fêtaient dans l’excès (parfois en offrant une prostituée au futur marié) la fin du vagabondage amoureux. Un cercueil recueillant les fétiches de la vie passée était enterré à l’issue de cette fête. La future épouse quant à elle, réputée vierge, n’avait rien à enterrer avant de passer de la maison de son père à celle de son mari. Elle finissait de coudre son trousseau autour d’un bon repas en famille.

La seconde moitié du XXe siècle a vu cette pratique remise au goût du jour surtout pour les hommes puis, dans les années 1990, sur le modèle outre atlantique, les filles se sont mises à imiter les garçons. Selon une enquête récente, les trois quarts des futures mariées tiennent à cette célébration [1]. Signe des temps, la tendance n’est plus pour les jeunes femmes à déambuler dans les rues, déguisées et arborant un symbole phallique sur la tête (corne de licorne par exemple), tout en soumettant leur amie à des gages scabreux et publics, mais emprunte désormais les voies du marché de plus en plus florissant qui a trait à tout ce qui se décline autour du concept hédoniste du bien-être. Des agences comme Crazy-EVDF [2] (compter 400 euros par personne pour un week-end) sont en pleine expansion tout comme les blogs qui fleurissent sur la question.

Il ne s’agit plus tant de célébrer la fin d’un paradis perdu – celui du mariage du sujet avec sa petite jouissance autistique – pour l’engagement vers une vie plus adulte et la rencontre avec l’altérité sexuelle, mais plutôt de continuer pour un temps encore à repousser cette dernière en faisant exister la bande et la communauté des mêmes, des pairs et en répondant de plus en plus à la tendance mercantile.

 

 

 

[1] Enquête INED réalisée sur un panel de femmes de moins de trente ans et intitulée « Etude des parcours individuels et conjugaux » de Wilfried Rault et Arnaud Régnier-Loiler, à paraître.

[2] Cf. https://www.crazy-evjf.com/

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