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« Les enfants d’abord, le mariage après »

« Les enfants d’abord, le mariage après »

En France, l’âge moyen du premier mariage ne cesse de reculer. Les mariages des plus de quarante ans qui ont déjà construits ensemble leur famille, après une longue période de vie commune, et une fois les enfants devenus grands sont de plus en plus fréquents. Pourquoi ce nouvel engouement ?

Alors qu’autrefois les mariages apparaissaient comme le pacte symbolique incontournable venant inscrire les enfants dans une filiation ; aujourd’hui, la majorité des enfants naissent hors mariage.

A l’occasion du cinquantième anniversaire de mai 68, Le Monde publie un article [1] sur le sujet : nous y lisons qu’il y a neuf fois plus d’enfants de couples non mariés aujourd’hui qu’en mai 68 ! « En 68, le mariage était la norme et le préalable à la constitution d’une famille. Les enfants “naturels” ou “illégitimes” étaient minoritaires (6,2%) et souvent non reconnus par leur père. Cinquante ans plus tard, les enfants nés hors mariage représentent la majorité des naissances (58,6% en 2016). »[2] La première cause de cette modification se situe dans une plus grande diversité des unions possibles. Dans son Séminaire ii, Lacan souligne également que l’institution du concubinat se généralise dans les sociétés où la femme s’émancipe. « C’est à partir du moment où la femme s’émancipe, où elle a comme telle droit de posséder, où elle devient un individu dans la société, que la signification du mariage s’abrase. »[3]

 Alors pourquoi est-ce que de plus en plus de couples désirent se marier après dix, vingt années de vie ensemble ? Le mariage ne symbolise plus un « pari sur l’avenir » puisque ce pari qui inclue le « dur désir de durer » a déjà été relevé. Il ne symbolise plus non plus l’alliance qui légitime et autorise la filiation, puisque les enfants sont déjà nés. Que symbolise-t-il alors ? Plusieurs hypothèses sont possibles.

L’argument pragmatique tout d’abord : le mariage reste le statut le plus avantageux pour la transmission du patrimoine en cas de séparation ou de décès. Le pacs ne protège pas aussi bien que le mariage. Si ces questions du devenir des enfants en cas de décès ne préoccupent pas les jeunes parents, elles deviennent plus prégnantes à mesure que le temps passe… « Le mariage reste de loin le statut le plus protecteur. »[4] Il s’agit donc d’un argument qui tient compte du réel de la vie.

Après l’argument pragmatique, vient celui de l’amour qui a résisté au temps, aux disputes, aux désaccords, à cette intersection vide qui existe, toujours, entre deux êtres. Se marier, après toutes ces années, n’est-ce pas symboliser un consentement à cette dysharmonie ? « Le mariage, comme le pacs, s’inscrivent exactement « dans cette intersection vide où l’invention est possible. »[5] Cette invention est toujours symptomatique puisque c’est le symptôme qui fait trait d’union entre deux êtres, fondamentalement « désaccordés ». Il y a un gap, une béance, entre le pacte symbolique de l’amour et le réel de la jouissance, foncièrement rebelle à toute alliance. C’est pourquoi, ce qui fait le ciment inconscient des unions qui durent, ce ne sont certes pas les qualités du partenaire, mais bien plutôt tout ce qui cloche chez l’autre à savoir ses symptômes. Il y a rencontre d’un type particulier : « la rencontre chez le partenaire des symptômes, des affects, de tout ce qui chez chacun marque la trace de son exil, non comme sujet mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel. »[6]

Nous sommes tous des « épars désassortis », des impairs, indiquait Jacques-Alain Miller. C’est avec le symptôme que les deux font la paire ! « Le mariage n’est pas qu’un contrat, c’est peut-être le désir de souffrir ensemble, de souffrir l’un par l’autre, avec l’autre. La vérité c’est que l’on est toujours incompatible avec l’autre. Quand on ne veut plus l’être, c’est alors qu’on divorce. »[7]

 

 

 

[1] Durand A.-A., « 1968-2018 : espérance de vie, mariage, enfants… ce qui a changé dans la population Française », Le Monde, 13 mai 2018.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 304-305.

[4] Janicot P., « Pacs, mariage, concubinage, une protection à géométrie variable », Le Monde, 5 avril 2018.

[5] Miller J.-A., « Le réel dans l’expérience analytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 7 avril 1999, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.

[7] Miller J.-A., « Affectio societatis », La Lettre mensuelle, no 151, juillet-août 1996.

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