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Un mariage, deux divorces

Un mariage, deux divorces

Le film, Le procès de Viviane Amsalem, sorti le 25 juin 2014 [1] est un drame. Viviane Amsalem demande le divorce religieux, le guett, depuis trois ans, et son mari, Elisha, le lui refuse. Or en Israël, seuls les Rabbins peuvent prononcer un mariage et sa dissolution, qui n’est elle-même possible qu’avec le plein consentement du mari. Sa froide obstination, la détermination de Viviane de lutter pour sa liberté, et le rôle ambigu des juges dessinent les contours d’une procédure où le tragique le dispute à l’absurde, où l’on juge de tout, sauf de la requête initiale. Tout le film se déroule dans la même petite salle, tel un huis clos, où femme et mari, accompagnés de leurs avocats et parfois de témoins, sont confrontés aux juges rabbiniques et à leurs intraitables jugements. Ce dispositif de mise en scène radical utilisé par Shlomi Elkabetz fait ressentir l’éternisation du temps, l’enfermement d’une femme bridée par la loi religieuse au plus intime d’elle-même. De mois en mois, de séance en séance, elle se voit désavouée dans sa parole, son identité, son désir. Elle met en question l’ordre établi, celle du Père et en cela, elle sort des limites du cadre phallique immuable de la place qui lui était assignée, à vie.

Les modalités du guett reposent sur Deutéronome 24, 1-4 :

« Quand un homme aura pris une femme et cohabité avec elle, si elle cesse de lui plaire parce qu’il aura remarqué en elle quelque chose de malséant, il lui écrira une lettre de rupture, la lui mettra en main et la renverra de chez lui. Si, sortie de la maison conjugale, elle se remarie et devient l’épouse d’un autre homme, et que ce dernier, l’ayant prise en aversion, lui écrive un libelle de divorce, le lui mette en main et la renvoie de chez lui, ou que ce même homme qui l’a épousée en dernier lieu vienne à mourir, son premier mari, qui l’a répudiée, ne peut la reprendre une fois qu’elle s’est laissé souiller, car ce serait une abomination devant le Seigneur ; or tu ne dois pas déshonorer le pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne en héritage. »

Le guett est un document daté et certifié par des témoins dans lequel le mari exprime son intention de divorcer de sa femme et de rompre tout lien avec elle. Il est écrit par un scribe expert commissionné par le mari. Chaque guett est adapté au couple pour lequel il est écrit. Ceci exclut donc l’emploi d’un formulaire à compléter. Si la loi de la Torah reconnaît le droit au divorce pour un couple qui ne veut plus vivre ensemble, le divorce civil n’est pas suffisant pour établir une rupture du lien marital. En d’autres termes, même si le couple a divorcé civilement et si les ex-conjoints vivent séparément, ils demeurent, du point de vue de la Torah, mari et femme.

Le divorce religieux suit une démarche spécifique sur le plan de la halakha [2], la Loi. Lors de cette cérémonie religieuse, le mari doit remettre à son épouse, en présence d’un « Beth-Din » (Tribunal Rabbinique), un guett ou acte de divorce. Des conséquences s’en suivent à ne pas « respecter » cette rude procédure : si la femme s’unit à un autre homme, non seulement elle enfreint un commandement de la Torah, mais les enfants nés de cette relation sont considérés comme mamzérim (dits « bâtards », issus de relations interdites). D’après la Torah, ils ne pourront jamais se marier. La femme juive dont le mari ne peut pas – mari disparu sans laisser de trace, absence de preuve du décès, etc. – ou ne veut pas consentir au divorce religieux, est appelée une agouna.

Le 7 mai 2017, Actualité juive hebdo a publié l’article « Elle voit enfin le bout du tunnel et obtient son guett après… 29 ans ! » Retraçons le cas de cette dame qui retient notre attention sur le sujet [3].

« Après vingt-neuf ans de calvaire, Madame X est enfin libre. Un nouveau chapitre de sa vie peut enfin s’écrire : elle tient dans ses mains le guett que l’homme qui avait déjà tenté de l’assassiner, refusait de lui donner. Mariée en 1988, cette dame malheureuse en ménage souhaite divorcer. Son ex-mari tente de la tuer, est interpellé, jugé et condamné à neuf ans de prison par la Cour d’assises de Lyon. Durant sa détention, il refuse d’accorder le guett. Libéré, il ne donne plus d’informations sur lui. Son ex-femme parvient à déterminer le lieu francilien où il se trouve et saisit le Beth Din de Paris, qui lui envoie plusieurs lettres de convocation, mais celles-ci, sans réponse, fait appel au grand rabbin de France de l’époque, Gilles Bernheim, qui fait son possible pour aider cette femme en détresse. Le dossier se retrouve ensuite sur le bureau du nouveau grand rabbin, Haïm Korsia, qui s’était engagé durant sa campagne, à défendre le statut particulier des femmes “agounot”. Il demande de l’aide à maître Dan Griguer, qui accepte alors de défendre l’affaire gracieusement. Cela fait presque trente ans que toutes les démarches sont faîtes pour obtenir le guett, sans succès. Il a donc été décidé, lors de situations extrêmes, de saisir la juridiction civile pour demander des condamnations. »

Dans cette guerre des sexes pour obtenir le guett, divorcer religieusement est-ce le prix à payer pour sortir de la loi du père de la tradition ?

 

 

 

[1] De Shlomi Elkabetz, Ronit Elkabetz, avec Ronit Elkabetz, Menashe Noy, Simon Abkarian

[2] De l’hébreu : הלכה), « voie », La halakha regroupe l’ensemble des prescriptions, coutumes et traditions collectivement dénommées « Loi juive ».

[3] Cf. http://www.veroniquechemla.info/2014/05/guet-apens-au-beth-din-de-paris.html

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