Now Reading:

Célibat « géographique »

Célibat « géographique »

En voilà une singulière expression ! Elle désigne une modalité contemporaine de conjugaison de la vie maritale et professionnelle, dans laquelle des conjoints font le choix d’un régime de vie commune intermittent, du fait de la distance géographique qui sépare leurs lieux d’emploi respectifs.

L’indépendance revendiquée des sujets modernes par rapport à l’institution du mariage, et leur volonté de ne pas céder sur leur désir de réalisation dans le travail, font du « célibat géographique » une expression aujourd’hui consacrée. Les anglo-saxons en ont même fait un sigle, qui a valeur de communauté : The LAT pour « living apart together »[1].

En France, être « célibataire géo » est aujourd’hui un signifiant sous lequel il n’est pas rare qu’on se présente. La formule fait alors dépendre la situation matrimoniale d’une condition d’éloignement. Elle contient l’idée que pour qu’union il y ait, il faut la présence des corps, sans laquelle chacun est renvoyé à un vécu de célibat.

Mais n’est-ce pas là une indication de l’éprouvé de solitude fondamentale de l’être parlant dans le rapport à sa jouissance, auquel c’est finalement le mariage qui supplée par intermittence ?

En effet, l’être parlant est en quelque sorte structuralement un célibataire. Même lorsqu’il est marié, il n’en est pas moins seul avec son symptôme. Il entretient d’ailleurs toujours avec lui une liaison plus ou moins extraconjugale, que la séparation des corps du célibat géographique ne fait souvent que révéler.

Ainsi, le choix de ce type de conjugalité se révèle périlleux pour de nombreuses unions, qu’il met en tension. D’autres bien sûr y trouvent au contraire leur équilibre. C’est même un classique dans certains milieux.

Dans tous les cas, ce à quoi ouvre manifestement le célibat géographique, c’est à ce que le désir de chacun, dégagé de la présence du partenaire, trouve à s’investir ailleurs que dans les possibilités qui lui étaient offertes jusque-là. C’est alors une illustration du circuit lacanien du désir, selon lequel, une fois celui-ci déclenché, il « s’en va s’accrocher où il peut »[2].

Mais c’est aussi la révélation de la difficulté pointée par Freud [3] à propos du mariage d’amour, depuis la fin de l’ancien régime. Le mariage moderne est en effet une tentative de conciliation, une difficile formation de compromis entre les exigences de l’amour, du désir et de la jouissance, qu’elle tente de faire converger sur le même partenaire.

Sur le trajet d’une telle révélation, des sujets demandent parfois à faire l’analyse de l’égarement qu’ils traversent, ouvrant ainsi la porte au surgissement d’un gai savoir. Mais cette expérience a aussi parfois des conséquences moins heureuses, lorsque l’avènement du « chacun-pour-soi- pulsionnel et [de] l’horrible solitude de la jouissance »[4] s’accompagne d’un sentiment de laisser-tomber radical.

 

 

 

[1] Traduisible par « vivant ensemble séparément ».

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte édité par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 122.

[3] Cf. Freud S., « Contribution à la psychologie de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p. 47-80.

[4] Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n° 77, juillet 2002, p.19.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"