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Quand les femmes s’autorisent d’elles-mêmes

Quand les femmes s’autorisent d’elles-mêmes

Cet anniversaire du 13 juillet 1965, de la loi qui « autorise les femmes à gérer leurs biens propres, ouvrir un compte en banque et exercer une vie professionnelle, sans l’autorisation de leur mari », convoque des images cinématographiques, (ici Claude Rich et Sabine Sinjen dans Les Tontons flingueurs), des personnages immortalisés par Zola, Maupassant, Tolstoï ou Tchekhov, mais aussi par Balzac, singulièrement dans ses Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal parues en 1839 sous le titre Physiologie du mariage, (sous le pseudonyme « Un jeune célibataire »). Étude des mœurs en vigueur au XIXe siècle, cet essai ne pose rien de moins que les fondations de La Comédie humaine. Pas seulement physiologique donc.

Cet anniversaire fait aussi surgir une scène, d’un théâtre plus intime. C’est la fin de l’été, une petite fille fait les courses avec sa mère. Activité quotidienne où elle l’accompagne avec bonheur : un « c’est la vie », accompli de la façon la plus juste, la plus élégante, la plus nécessaire à ses yeux, La vie mode d’emploi [1], en somme, avec quelque chose du roman social, le tragique et l’excès en moins.

Ce jour-là, elles sortaient juste de l’épicerie du village, quand une bourrasque de vent vint arracher des mains de la mère les billets qu’elle n’avait pas encore rangés dans son porte-monnaie. Elle n’avait pas de compte en banque, pas d’activité professionnelle et pas de biens propres, c’était une jeune fille pauvre qui avait épousé un jeune homme pas très riche. Il lui donnait chaque mois l’argent du ménage, en espèces. De sorte que voir les billets s’envoler sur le trottoir fut perçu par l’enfant comme une catastrophe, immédiatement reflétée sur le visage de la mère. La scène est réelle, et gravée comme un mini-drame.

Le mariage reste un mystère, cette « union de deux êtres différents qui font le pari d’une vie commune » : au prix ici d’être trois d’abord, pour être deux peut-être ensuite. Il s’agissait souvent de se soustraire à la loi du père, en faisant, sans le savoir, le pari d’inventer un nouveau mode de lien, basé sur l’amour, sans garantie, mais pas sans reste : d’un pari lancé, à une pure folie parfois.

Au-delà de l’imaginaire, le symbolique établit un pacte qui règle les conditions de l’échange et du partage. : « c’est à partir du moment où la femme s’émancipe, où elle a comme telle, droit de posséder, où elle devient un individu dans la société, que la signification du mariage s’abrase »[2].

 

 

 

[1] Perec G., La vie mode d’emploi, Paris, Fayard, 2011.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 304-305.

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