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Sainte Thérèse de l’enfant Jésus et de la Sainte Face

Sainte Thérèse de l’enfant Jésus et de la Sainte Face

Un engagement monastique n’est pas forcément synonyme d’expérience mystique. Il n’est pas certain que Thérèse de Lisieux, la « petite » Thérèse soit entrée au carmel en mystique. Mais qu’elle le soit devenue ne fait aucun doute. Ses écrits témoignent d’un chemin qui part d’une expérience spirituelle intense, orientée par l’amour du père au mépris de ce qui traverse le corps, à celle d’une expérience mystique, éprouvé d’un indicible dans le corps causé par l’amour de Dieu. Ainsi l’Histoire d’une âme sorte d’autobiographie répondant à une commande de sa mère supérieure donne une idée de ce trajet et de ce qui marque une rupture subjective. Ses poèmes et sa correspondance privée vont eux aussi, bien au delà de l’écriture comme acte d’obéissance. Ils témoignent du jaillissement mystique.

 

Situons le contexte. Thérèse est la dernière née d’une famille très catholique de neuf enfants, dont quatre sont morts en bas âge, une petite « Thérèse » juste avant elle. Ses parents auraient voulu d’abord entrer dans les ordres, puis mariés rester chastes. Cela leur a été refusé : trop de vocations ecclésiales dans leurs familles, il fallait aussi penser à procréer ! C’est dire le climat tout de méfiance envers la chair dans lequel elle est arrivée. Toutes les filles d’ailleurs dans cette veine, entreront dans les ordres, dont quatre au carmel de Lisieux.
Thérèse grandira entourée d’un amour tendre. Sa mère sait qu’elle est atteinte d’un cancer du sein au moment où elle tombe enceinte. Elle aurait bien aimé avoir un garçon, un qui resterait en vie. L’aura-t-elle ?… Elle meurt lorsque Thérèse a quatre ans, laissant l’enfant sans mot pour dire le deuil. Lorsque sa sœur Pauline qui a pris soin d’elle ensuite entre au carmel, alors qu’elle a 10 ans, Thérèse imagine une issue pour faire face à la réactivation de la perte. Et si elle portait comme elle une robe blanche, le même jour qu’elle, en faisant concorder la date de sa communion avec celle de la profession de sa sœur. C’était sans compter sur la rigidité des autorités religieuses qui refuseront les accommodations nécessaires. Une maladie nerveuse se déclare alors qui prend l’allure des crises des patientes de Charcot : contorsions du corps et soubresauts de la langue… Thérèse devient-elle folle ? Son père s’est éloigné pour visiter quelques amis et voilà que les crises redoublent d’intensité. C’est alors que la statue de la vierge, celle-là même qui avait accompagné sa mère dans sa chambre pour la soutenir dans son agonie et qui a été dressée dans celle de la petite malade se met à sourire : Thérèse est mystérieusement guérie. Tout le monde se réjouit du miracle sauf elle qui bientôt s’interroge. Elle a des scrupules : a-t-elle menti ? S’interroge-t-elle. La psychanalyse est naissante et Thérèse n’a elle que la catégorie morale pour tenter de subjectiver ce qui s’est produit
Je ne détaillerai pas ce qu’elle nomme plus loin sa conversion survenue à l’âge de quatorze ans, où réalisant que son père n’est qu’un pauvre homme, aussi plein d’amour soit-il, elle se choisit un père à la mesure de son attente : Dieu ! Son désir de se consacrer à Lui est si décidé qu’elle fera des pieds et des mains, tout un cinéma en somme, pour obtenir dans une entrevue avec le pape Léon XIII une dérogation pour rejoindre le carmel à quinze ans. En vain : il lui faudra un peu attendre…
Enfin, la voilà novice, une joyeuse novice, mutine, dévouée et pieuse, toutefois habitée par une question lancinante : est-elle aimée, la plus aimée de Dieu, la plus aimable ? C’est dans cette logique que prenant la suite de la jalousie infantile avec sa sœur Céline s’installe une rivalité drolatique avec la figure de Marie-Madeleine, un personnage mythique composé de Marie de Magdala, la pécheresse pardonnée chez Simon et la sœur de Marthe et Lazare. Nul besoin d’être de chair et d’os pour figurer l’Autre femme en somme ! L’amoureuse parfaite, celle dont c’était peut-être le métier, celle dont la chevelure sensuelle a servi de voile érotique, celle qui a versé des parfums sur les pieds du Christ était aussi la très fidèle compagne de Son agonie, la première à qui Il apparaitra ressuscité et qui saura avoir des yeux pour voir. Quels saints Dieu aime-t-il le plus ? Les repentis ou les autres, les préservés, ceux qui, comme Thérèse n’ont pas commis de péchés mortels ? La question est plus sérieuse qu’il n’y parait. A l’époque d’un jansénisme ambiant, il dépasse le questionnement intime de la petite novice.
C’est ainsi que le 9 juin 1895 très précisément, à l’âge de vingt-deux ans, Thérèse a la révélation de la miséricorde divine. Dieu n’est pas le Dieu Justicier ultime, l’exception qui rend l’ensemble complet. Il donne à chacune la grâce, mais plus ou moins. Qu’il soit petit ou grand, le verre est tout aussi plein de la grâce pour reprendre une métaphore que Thérèse emploie. Ainsi l’ensemble des femmes devient inconsistant. Or lire Lacan dans le séminaire Encore nous a permis d’apercevoir que La femme est un nom de l’Autre.
Thérèse à partir de là abandonne toute espèce de rivalité. Certaine d’être choisie, elle va révéler « les secrets du roi » et chanter sa miséricorde. Elle avait commencé à écrire ses mémoires quelques mois avant. « De brève et alerte, son écriture devient ample, déliée, libérée »[1], note l’historien Claude Langlois. L’indicible la cause. Car son amour, Thérèse l’éprouve au-delà des mots, comme absence à elle-même. Il la consume avec de « brûlantes ardeurs de midi ». Sans vivre l’extase de la grande Thérèse d’Avila, cette révélation lui ouvre une voie, « une petite voie » dit-elle, soit l’expérience extraordinaire de l’infini dans le quotidien bien ordinaire et ô combien répétitif du carmel.
Lorsqu’elle tombe malade de la tuberculose, ses écrits s’accélèrent dans lesquels elle tente de se saisir et de la vie qui fuit et de l’éprouvé qui la marque. Son agonie dans la souffrance prend fin à vingt-quatre ans. Monte-t-elle au ciel, qu’elle promet de passer à faire des miracles ? Elle devient en tout cas peu après Sainte et docteur de l’Eglise, ce qui n’est pas si fréquent pour une femme.

 

Le lecteur devra pour la lire consentir à dépasser la sensiblerie sucrée très en vogue dans le milieu catholique de l’époque qui inonde ses écrits, ainsi que l’éthique des intentions qui y circule. Mais alors quelle découverte : il suivra le passage d’une fillette très aimée volontiers sainte nitouche à celle d’une mystique.
Lacan lui-même dans le Séminaire XX a ouvert la voie à la lecture des mystiques, car dit-il leurs écrits sont « ce qu’il y a de mieux pour se mettre sur la voie de l’existence » …

 

 

[1] Langlois C., L’autobiographie de Thérèse de Lisieux, édition critique du manuscrit A, Paris, Cerf, 2009, p. 205.

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