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Avoir une femme au quotidien

Avoir une femme au quotidien

Romain Gary écrit « Le crépuscule de la déesse » en 1965, pour le magazine féminin américain Ladies’ Home. L’époque est celle où le sexe prend le pas sur la poésie, il dénonce : « La femme, orgueil et joyau de notre civilisation, n’existe plus : elle est devenue un être humain »[1].

Freud est passé par là, dit-il. Parmi d’autres « Rabat-joie »[2] qui, se servant de « la plume ou les mots »[3], opèrent la réduction de l’amour et de l’érotisme au sexe. Pourtant Jacques-Alain Miller indique une « communauté de destin entre la psychanalyse et la poésie » : « Ce sont les poètes qui se sont aperçus que naissait un monde nouveau, régi par l’utilité, […] et que ce monde de l’utilité directe chassait la poésie. C’est à ce moment-là qu’est né Freud. Il ne serait pas excessif de dire que la psychanalyse a pris le relais de la poésie et qu’elle a accompli à sa façon un réenchantement du monde »[4].

Gary donne une vision du « désenchantement du monde »[5] où la femme est réduite « à une sorte de sordide réalité ». Il évoque un passé où « peu importe ce que l’on souffrait ou le bonheur que l’on connaissait : on n’était jamais assez cynique pour suggérer que votre tyran, déesse, ou princesse, n’était qu’un être humain comme vous »[6]. Les femmes elles-mêmes sont complices, ayant « combattu des années durant pour abandonner leur position de déesse et sombrer au niveau de leurs anciens esclaves »[7]. C’est dans ce contexte qu’il évoque le mariage : « Si ma femme se met à avoir toutes sortes de problèmes, cela ne peut que la faire redescendre sur terre à mes yeux. Encore une fois, elle devient comme nous, une petite créature vivante, insignifiante, comme moi. Qui en veut ? La vie est bien assez difficile sans que cet être presque surnaturel devienne soudain humain. Tel est bien entendu, l’un des plus grands défis du mariage »[8].

Le cri d’alarme de Gary n’est-il que protestation contre les femmes qui « quittent le royaume de la poésie et se matérialisent soudain »[9] ? Ou bien s’agit-il de prophétiser les futurs défis auxquels les hommes et les femmes seront amenés à répondre dans le mariage ?

 

En juin dernier, le cartel des « Petits branchements sur la psychanalyse »[10], invitait Christine Kersalé, sage-femme et sexologue, à converser à partir de la question : « Désir, sexualité, amour : quand ça cloche ? ». Elle évoquait les défis auxquels un couple est confronté après la naissance d’un enfant. Dans le rapport au corps, à partir des douleurs périnéales. Mais aussi ce que lui disent des femmes de la plainte de leur conjoint : ne plus avoir assez de sensations pendant l’acte sexuel. Elle témoignait d’une pratique qui va au-delà du traitement du corps. Loin de se servir du sextoy, qui est « un mode d’excitation en continu », elle propose plutôt la mise en fonction du désir comme ce qui est irrégulier, discontinu, par la parole. Quant à la clinique avec des sujets masculins, elle a indiqué que les problèmes auxquels ils étaient confrontés consistaient dans l’évolution des demandes des femmes : « les hommes [étant] programmés pour aller vite ».

L’intérêt est-il ce qu’il se passe après ? « La question est de savoir [si l’homme] reste ou s’il s’en va » nous dit J.-A. Miller dans « La théorie du partenaire » : « S’il reste, c’est la preuve d’amour. Il y a autre chose que la satisfaction phallique qui le retient »[11].

 

Concluons avec Romain Gary, énonçant les défis du mariage à l’époque moderne : « Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi vous ne pouvez pas permettre à votre femme de travailler dur et de s’occuper du foyer sans lui assurer en même temps que, dans votre cœur et dans votre esprit, elle demeure la déesse, la Dame, la Princesse, la créature angélique et éthérée dont les troubadours et poètes du passé ont chanté la beauté. Je nous en crois capables. Cela me semble même être une excellente politique. […] Dans la vie moderne, objecterez-vous peut-être, c’est presque impossible. Ah oui, mais voyez-vous, c’est ce qui rend les femmes différentes »[12].

 

 

 

[1] Gary R., « Le crépuscule de la déesse », L’affaire homme, Paris, Gallimard, 2005, p. 116.

[2] Ibid., p. 117.

[3] Ibid., p. 118.

[4] Miller J.-A., « L’utilité directe », L’Hebdo-Blog, no 121, 19 novembre 2017.

[5] Ibid.

[6] Gary R., « Le crépuscule de la déesse », op.cit., p. 116.

[7] Ibid., p. 118.

[8] Ibid., p. 119.

[9] Ibid., p. 122.

[10] Organisés dans le cadre de l’ACF-VLB Brest-Quimper.

[11] Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, no 77, juillet 2002, p. 25.

[12] Gary R., « Le crépuscule de la déesse », op.cit., p. 123.

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