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On marie une enfant

On marie une enfant

Tel est le titre du premier chapitre de la biographie que consacre Stefan Zweig à Marie-Antoinette[1]. Entre les Bourbons et les Hasbourg, après des guerres ayant laissé chaque Maison exsangue, on se propose de lier le sang plutôt que de le faire couler ! Soit. On mariera Toinette à peine entrée dans l’adolescence au Dauphin, futur Louis XVI à qui « la nature semble avoir refusé tous dons, qui n’annonce qu’un sens borné, beaucoup de disgrâce et nulle sensibilité ». Après tout, une archiduchesse a-t-elle besoin d’être heureuse ? Ne suffit-il pas qu’elle devienne Reine ? On mesure combien le mariage est d’abord affaire de symboles. Dans ses préparatifs ainsi que dans la noce, il y en aura : une année pour les maîtres de cérémonies et spécialistes du formalisme pour rédiger les clauses du protocole, pour éviter les faux-pas et se livrer à une lecture tatillonne des documents séculaires ; bref, pour éviter la préséance d’une Maison sur l’autre. La paix est comme une continuation de la guerre par d’autres moyens ! Le mariage aura donc lieu en 1770 dans un faste inouï, déclenchant fêtes et renouveau d’espoir dans les rues de Paris. La remise de Marie-Antoinette doit signifier la séparation absolue de tout ce qui la relie à l’Autriche, gens de compagnie et vêtements compris… Mais le lendemain de la nuit de noce ? Rien ! Matrimonium non consummatum est. Le nonchalant mari n’a pas pu faire son devoir, et la médecine se penche alors sur son délicat prépuce. Pourquoi ? Pour la descendance pardi ! Déjà inscrite selon son rang, avant même qu’elle voit le jour.

Une incise de Zweig retient l’attention : « Et si un ordre royal n’avait pas fixé à l’avance de date précise, les gardiens français et autrichiens du cérémonial ne seraient même pas d’accord aujourd’hui encore sur la forme exacte du mariage ; il n’y aurait pas eu de Marie-Antoinette, ni peut-être de Révolution française ! » Elle met sur la piste du destin de ce mariage-là qui avait habillé chacun des atours de la royauté en même temps que de la pax. À l’arrivée ? Guillotin et sa machine infernale. Entre temps, vingt ans durant lesquels la Reine va peu à peu cristalliser la haine obscène des français – particulièrement après l’affaire dit du collier de la Reine[2] –, et devenir la femme, c’est-à-dire, suivant Lacan, celle qu’on diffame.

C’est à juste titre que Zweig nomme « La grande infamie » le chapitre où il fait le récit de ses derniers jours ; elle née dans un château impérial, qui aimait le luxe, qui avait besoin de trois cent robes par an, et contre qui, au moment où la Révolution est en danger, on fait témoigner son fils pour la déclarer incestueuse : « Moment effroyable et le plus infâme de toute la Révolution française ! »

Lacan à propos d’une autre Reine, celle de La lettre volée note ceci : « Un signifiant qui donne prise sur la Reine, que soumet-il à qui s’en empare ? Si la dominer d’une menace vaut le vol de la lettre que Poe nous présente en exploit, c’est dire que c’est à son pouvoir qu’il est passé la bride. À quoi enfin ? À la Féminité en tant qu’elle est toute-puissante, mais seulement d’être à la merci de ce qu’on appelle, ici pas pour des prunes, le Roi. Par cette chaîne apparaît qu’il n’y a de maître que le signifiant. Atout maître : on a bâti les jeux de cartes sur ce fait du discours. Sans doute, pour jouer l’atout, faut-il qu’on ait la main. Mais cette main n’est pas maîtresse. Il n’y a pas trente-six façons de jouer une partie, même s’il n’y en a pas seulement une. C’est la partie qui commande, dès que la distribution est faite selon la règle qui la soustrait au moment de pouvoir de la main. »[3]

 

 

 

[1] Merci à Gil Caroz de m’avoir indiqué ce livre.

[2] L’exclamation de Fréteau de Saint Just, Magistrat du parlement de Paris : Un cardinal escroc, la reine impliquée dans une affaire de faux ! Que de fange sur la crosse et le sceptre ! Quel triomphe pour les idées de liberté ! dit bien comment, à 5 ans de ce qui allait devenir une Révolution, cette affaire fait d’une femme un élément sans doute central d’un changement de régime… de discours !

[3] Lacan J., « Préface à l’édition des Écrits en livre de poche », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 387.

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