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Roméo et Juliette à l’époque de la génomique

Roméo et Juliette à l’époque de la génomique

On est à l’époque d’un lien possible entre procréation et prédiction. Il y a d’abord l’usage de l’assistance médicale à la procréation qui pourrait se banaliser, d’autant plus que le mariage pour tous conduit inévitablement à la revendication d’une procréation possible pour tous. Le passage par une assistance médicale à la procréation permet une prédiction, comme une précaution de plus en plus présente. D’ailleurs peut-être que les futurs marginaux seront les hétérosexuels qui peuvent procréer à leur gré, sans passer par la technique et ses investigations préalables, en laissant au seul hasard de décider le fruit de leur union ?

Mais la possibilité de la prédiction fait aussi son entrée en population générale, à travers les possibilités des bilans préconceptionnels suite aux avancées du séquençage du génome. On entre donc dans l’époque d’une tentation prédictive généralisée. Le patrimoine génétique va-t-il prendre la place des autres formes de patrimoine qui entrent classiquement en jeu dans les modes d’alliance, dont le mariage ?

Quand un homme et une femme se rencontrent, voudront-il en savoir plus, connaître réciproquement leurs génomes ? « Montre-moi ton génome » : telle pourrait la nouvelle demande entre les amants, pourquoi pas aussi un argument sur les sites de rencontre.

Dès lors qu’entre en jeu la possibilité d’un bilan génétique préconceptionnel, et qu’un risque génétique est dévoilé, le couple peut se retrouver incompatible. Comme si on rejoignait, sous une forme renouvelée, le dilemme de Roméo et Juliette entre les Montaigu et les Capulet. Nos amants contemporains, à l’ère de la génomique, qu’en peuvent-ils ? Ils se trouvent être des victimes innocentes d’un hasard qui fait qu’ils sont porteurs de gènes susceptibles de déclencher une maladie chez leurs descendants. S’ils s’unissent, s’ils conçoivent un enfant, ils les plongent dans un destin qui les dépasse mais qui va s’accomplir à travers eux. À eux la responsabilité de s’y soustraire, le choix d’arrêter ce qui est prévisible.

On sait que si l’on veut échapper à l’oracle, parfois on l’accomplit, comme dans le mythe d’Œdipe qui se trouve être la tragédie du meurtre parricide et de l’inceste mais aussi de la méconnaissance. Dans Roméo et Juliette, c’est de leur mort qu’il s’agit. Mais avec la connaissance préconceptionnelle, c’est une mort en jeu à travers leur désir de s’unir. Une mort dans la procréation, un destin funeste dans leur descendance, mis en jeu à travers ce qu’ils vont transmettent de leurs ascendants à travers leur union. Un fragment du passé menace de s’accomplir dans leur descendance.

Dans Roméo et Juliette c’est le couple qui meurt, une mort qu’ils se donnent pour sauver leur désir. Dans la version nouvelle à l’ère du patrimoine prédictif, ce serait la mort transmise par leur union, qui nécessite le sacrifice de leur désir, en tout cas la mise en question de leur désir d’enfant. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, il s’agit de couples impossibles en fonction de leurs antécédents, un malheur qui les frappe malgré eux, des « maux qui ravagent deux destinées »[1].

En tout cas, cette situation nouvelle des possibilités prédictives nous laisse avec une question, celle de savoir si le hasard est une faute. Peut-on encore admettre le hasard dans la procréation ? Peut-on vraiment encore laisser la conception au seul fait de ce que Lacan désignait comme « cette loufoquerie qu’on est convenu d’appeler amour »[2] ?

 

 

 

 

[1] Bonnefoy Y., L’inquiétude de Shakespeare, préface à Roméo et Juliette, Folio, Gallimard, 2012, p. 9.

[2] Cf. Lacan J., « Le phénomène lacanien », Les cahiers cliniques de Nice, 1998 / 1, p. 9-25.

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