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Transgression d’hier

Transgression d’hier

Dans la Vienne du début du siècle dernier, Irène, jeune femme, belle et riche, « heureuse aux côtés d’un mari fortuné et de leurs deux enfants »[1] fut séduite, dans la contingence d’une rencontre, par la tentation de sortir de sa cage dorée. La transgression de l’infidélité lui procura une jouissance nouvelle, celle de son corps frissonnant.

 

Réveil

Rien ne laissait présager qu’elle s’écarterait dangereusement du chemin tracé par son éducation qu’elle avait toujours suivi avec application.
Dans ce suspens psychologique, La Peur, titre de la nouvelle qui est aussi celui de son recueil, Stefan Zweig remarque subtilement : « La satiété irrite autant que la faim, et la sécurité, l’absence de danger dans sa vie éveillait chez Irène la curiosité de l’aventure. » « Elle avait connu ce jeune homme, pianiste réputé, à une soirée et était bientôt devenue sa maîtresse, sans vraiment le vouloir et presque sans le comprendre. »
Quelle part d’elle-même lui échappa-t-elle alors ?
Qu’avait-il d’attirant, ce jeune pianiste qui représentait un autre monde que le sien ? Pour la première fois depuis son adolescence, elle frémit. « Rien d’autre en lui, peut-être ne l’avait attirée qu’une ombre de tristesse flottant sur son visage (…) Dans cette mélancolie, étrangère aux gens rassasiés qui l’entouraient, elle avait cru voir un monde supérieur »[2].
Dès le premier regard, elle éprouva un frisson de peur et de volupté. Elle céda et fut effrayée par la sensualité éveillée par leurs relations. Irène frissonnait en se rendant chez lui, mais plus encore en en partant. Ce frisson de la faute ne la détourna nullement de son amant chez lequel elle revenait toujours « ni comblée, ni déçue »[3]. Loin de modifier son style de vie, l’amant devint « un supplément de bonheur ».

La rencontre du danger

Quand une inconnue lui barra le chemin, se présentant comme l’amie de son amant, Irène plaida sans succès la méprise, et pour s’en débarrasser lui remit l’argent en sa possession.
À chaque sortie, la femme la retrouva et exigea davantage. Terrorisée, Irène cessa de sortir, intriguant son entourage. Son mari la questionnait. En se demandant quelle serait son attitude « elle s’apercevait qu’il lui demeurait inconnu »[4]. La femme dénicha son adresse et la persécuta par ses missives. Elle devint son cauchemar.
L’attitude de son mari changea, il se fit prévenant, l’invitant à se confier à lui. Elle en éprouva une honte grandissante.

Le tourment

L’incertitude atroce s’empara d’elle. Elle en arrivait à désirer la découverte de sa faute. Se sentant menacée de toutes parts, la résistance autant que l’aveu lui devinrent impossible. Une issue lui apparut, mais sans retour.
Elle rencontra son amant pour se faire rendre une bague qui lui avait été extorquée par la femme. Il resta stupéfait, il ne connaissait aucune femme pratiquant le chantage. Désorientée, « elle ne savait plus qu’une chose : on mentait quelque part »[5].
En sortant, elle entra dans une pharmacie avec une prescription. « Elle regarda, immobile, la mort passer d’un récipient à l’autre. Un frisson glaçait ses membres. »[6] Une main près d’elle prit le flacon. Son mari, livide et en sueur lui intima de la suivre, ce qu’elle fit machinalement.

Dévoilement

Ayant appris par hasard l’incartade de sa femme, il avait employé une actrice pour tenir le rôle de la méchante femme. « C’est à cause des enfants, tu le sais, rien qu’à cause d’eux que je voulais t’obliger à revenir… Maintenant tout est terminé… Tout est réparé… »[7] La crise passée, Irène, qui croyait elle aussi au père, retrouva son choix de modération par le bonheur, en deçà des frissons mystérieux, non sans avoir cédé à la tentation d’une vie dangereuse.

 

 

 

[1] Zweig S., La Peur, Paris, Grasset, 1935, p. 18.

[2] Ibid., p. 8.

[3] Ibid., p. 20.

[4] Ibid., p. 25.

[5] Ibid., p. 59.

[6] Ibid., p. 60.

[7] Ibid., p. 63.

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