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« De ces deux-là »

« De ces deux-là »

J48 : Quels sont les effets du mariage sur les enfants que vous êtes amenés à rencontrer ? Que les parents soient mariés ou non, cela change-t-il quelque chose ?

Daniel Roy[1] : Le plus souvent, le mariage s’introduit comme « un signifiant » à l’occasion de la participation de l’enfant à une cérémonie de mariage, pris donc dans une gangue « rituelle ». Il peut alors demeurer longtemps à cette place qui l’amarre au symbolique (le nom d’un événement vécu qui fait lien social entre adultes et enfants, entre deux familles, entre familles et amis, avec de beaux habits, qui différent du quotidien). Mais c’est à l’occasion d’un « démariage » qu’il va devenir réellement opérant. Le signifiant « divorce » fait souvent une entrée traumatique dans la subjectivité de l’enfant, que ce soit le divorce de ses parents ou l’évocation d’un divorce dans son entourage. Pourquoi ? Je dirais que ce mot déchire le voile du statut de « parents » dont bénéficiaient père et mère, pour révéler de façon brutale leur statut d’homme et de femme, sexués et pris dans les embarras de leur désir et de leur jouissance. Dans ces situations, que la place du mariage dans le symbolique soit atteinte, c’est incontestable et cela n’est certainement pas sans lien avec la méfiance des jeunes gens modernes pour cette institution, car c’en est une, et sa survivance là où une croyance religieuse vient la soutenir et là où une exclusion ancienne conduit à la rendre socialement désirable. Le mariage républicain a ainsi perdu l’une de ses fonctions, qui était de traiter la différence homme-femme dans une communauté de citoyens « libres et égaux en droit ».

 J48 : S’agit-il d’une question portant sur le désir de l’Autre ? D’un idéal projeté dans un avenir ? Les théories sexuelles infantiles sont-elles influencées par le mariage ou le célibat des parents ?

D. R. : Je viens d’eux, de ces deux là : « Cause du désir des parents… déchet de leurs jouissances »[2]Tel est l’effet subjectif de la désunion des parents, au même titre, dirais-je, que l’arrivée d’un autre enfant. Ce sera dans un effet d’après-coup qu’apparaîtra la position que cet enfant-là aura pris face à ces événements, dans le moment où il ou elle aura à relever le gant de sa valeur sexuelle. Quant aux théories sexuelles infantiles, elles se font bien discrètes dans les récits de cure d’enfants, devenus méfiants face aux « explications sexuelles données aux enfants » et à la saturation de leur univers par une sexualisation imaginaire. Chacun étant ainsi renvoyé à se débrouiller de sa jouissance propre pour résister à l’envahissement de la jouissance de l’Autre, il n’est pas impossible que s’y ébauche, chez les enfants du siècle, une éthique de célibataire.
Les effets de cet envahissement sont patents et symptomatiques chez l’enfant psychotique, où ils prennent une teinte pseudo-sexuelle, hors refoulement. Pour l’enfant névrosé, les constructions fantasmatiques chemineront dans l’inconscient et, à moins de se déplier dans une cure analytique, s’activeront dans l’après-coup évoqué plus haut.

J48 : Le divorce est-il toujours un traumatisme ? Quelles sont les conséquences cliniques du ratage du mariage ?

D. R. : Un point s’impose dans le recueil de ses situations. Le recours de plus en plus fréquent à ce qui se nomme « la garde alternée » souligne pour l’enfant son statut « d’objet à garder » et cela est à la source, me semble-t-il, des affects de tristesse, voire de dépression, qui accompagnent pour l’enfant ces divorces, séparations, désunions… Volontiers désignés comme « désamour » par les parents – « Papa et maman ne s’aiment plus, mais ils vous aiment toujours », telle est la formule canonique de ceux qui forment désormais « un couple parental ». Il me semble que les enfants ne sont pas dupes de ce tour de passe-passe qui tait et masque le réel de la séparation. De la séparation, un enfant peut savoir se débrouiller car il en a l’expérience, quel que soit son âge, avec les séparations qu’il effectue d’avec ses premiers objets de satisfaction. Le mariage n’est pas, en tant qu’institution, un remède à la désunion qui existe de structure entre les partenaires, c’est l’une des façons de faire avec. Le divorce aussi. Un petit d’homme, garçon ou fille, est à même d’en saisir la logique, qui fait déjà partie de sa condition d’être parlant.
Là, une certaine confiance s’impose, qui ne nie pas les faits.

 

 

 

[1] Daniel Roy est Secrétaire général de l’Institut de l’Enfant.

[2] Miller J.-A., « Préface », in Bonnaud H., L’inconscient de l’enfant, Paris, Navarin, p. 11.

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