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S’aiment-ils ?

S’aiment-ils ?

Mes parents s’aiment-ils ou pas, vont-ils se séparer ou pas ? Telles ne sont pas les questions que les enfants peuvent poser directement. Elles viennent dans le travail avec l’enfant sous la forme de l’angoisse, de l’inquiétude pour l’un ou l’autre parent, Mais, souvent, l’enfant avec son symptôme interroge comment il est saisi par les arrangements autant que par les disputes du couple, en quoi en est-il l’enjeu ou le catalyseur. Ce que l’adulte ne se demande pas à lui-même, il le demande à l’enfant.

L’enfant est sommé de reconnaître le trouble qu’il produit dans la famille ou à l’école. Il lui est souvent reproché, jusqu’à l’exaspération, de ne pas pouvoir lui faire dire la jouissance en jeu. Au-dessus de la tête de l’enfant se produit ce mixte si particulier de conjuguer l’énigme et l’interprétation. « Le symptôme peut représenter la vérité du couple familial. C’est là le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à nos interventions. L’articulation se réduit beaucoup quand le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère. Ici c’est directement corrélatif d’un fantasme que l’enfant est intéressé. […] Il devient l’objet de la mère, et n’a plus de fonction que de révéler la vérité de cet objet. […]  il réalise l’objet a dans le fantasme. Il sature en se substituant à cet objet le mode de manque où se spécifie le désir de la mère quelle qu’en soit la structure… »[1]

Cette distinction précieuse n’est pas si commode à repérer cliniquement.

Je me souviens d’une fillette de huit ans très contrariée de venir en séances. Elle découvre l’immense amour que portait son père à sa propre mère au moment de la mort de cette grand-mère. La révélation de l’orientation du père quant à son amour fait presque traumatisme et décide de sa place auprès de ce père aimé. Lorsque l’Autre comme objet de désir est perçu comme phallus, comme manque à la place de son propre phallus, « le sujet alors éprouve quelque chose qui ressemble à un très curieux vertige »[2], note Lacan.

La défense du sujet se déploie là où l’Autre ne répond pas, le laisse en plan. L’amour soutient toujours un peu trop une version sur ce que l’Autre veut. Ici, l’injonction : « tu es celle qui me console » pousse la petite fille à s’offrir en surmoitié au père là où la mère n’en peut mais. La question « que me veut l’Autre ? » laisse apercevoir la division du sujet et provoque une déchirure narcissique que l’amour répare. Il y a là une sorte de vis sans fin. Là où l’Autre ne répond pas, vient l’impulsion surmoïque. Nous pouvons repérer dans chaque suivi d’enfant les formations et les conditions subjectives du rapport à l’Autre, les conditions de l’amour.

Un jour où je l’interroge pour savoir si ses parents sont mariés elle me répond vivement : « ils ne sont pas du tout mariés ! » Quelques années plus tard, je croise dans la rue une jeune fille décidée qui s’approche avec un grand sourire, m’accoste et me dit à sa façon, tout de go, sans préambule après un rapide bonjour dans la hâte à dire : « Ils se sont séparés. » La formule a levé mon doute, je l’ai reconnue.

 

 

 

[1] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 385.

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