Now Reading:

Dires sur le mariage

Dires sur le mariage

Freud est très prolixe sur le mariage. C’est certainement l’institution du mariage qui se prête le mieux au « mot d’esprit cynique ». Souvent très drôles, ils pointent ce qui fait le malentendu ordinaire de la vie des couples[1].

Ces petits détails puisés dans la vie quotidienne de ses contemporains[2], Freud les a relevés avec beaucoup de soin et c’est ce qui en fait toute la saveur.

Ce qui ressort chez Freud, c’est sa formidable intuition quant à la causalité sexuelle à l’origine des symptômes et de l’insatisfaction névrotiques.

Comme le suggère l’article, « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes »[3], mariage légitime et satisfaction sexuelle ne font pas bon ménage. On peut y lire : « Le remède à la maladie nerveuse issue du mariage serait bien plutôt l’infidélité conjugale ».

Freud mise t-il sur une libéralisation des mœurs ? C’est un optimisme dont il s’est départi à mesure des apories rencontrées dans sa théorisation de l’expérience analytique. Cela tient d’une part à la nature même de la pulsion qui ne permet pas la pleine satisfaction chez l’être humain. C’est un concept qu’il a remanié plusieurs fois pour rendre compte d’un au-delà du principe de plaisir. Cela tient d’autre part à ce que Freud élabore comme étant inhérent à l’interdit de l’inceste et la structure symbolique de l’Œdipe.

Dans les articles regroupés sous le titre, « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse »[4], Freud fait part de ce qu’il repère comme étant les mêmes conditions d’amour chez certains sujets. « Le sujet masculin resterait libidinalement fixé au lien maternel qui a été son choix d’objet primordial et il se déterminerait par identification ou par opposition au choix maternel »[5].

Assurément tous les hommes ne choisissent pas leur partenaire en fonction de traits œdipiens. Il y a d’autres conditions d’amour qui sont propres à chaque sujet et qui ne relèvent pas de traits identificatoires œdipiens mais du plus intime de la jouissance de chacun.

C’est là que Lacan a amené l’expérience analytique : vers un au-delà de l’Œdipe.

Dès lors comment nouer détermination amoureuse et contingence de la rencontre qui subvertit toutes les normes ?

À relire ces articles de Freud, pas sans Lacan, on peut constater que Freud s’éloigne de la lecture normative que les tenants de l’ordre traditionnel veulent le laisser croire. L’Œdipe n’est pas un modèle de famille et il a contesté sans équivoque la doxa de son époque. Je pense tout particulièrement à ce qui s’est passé au moment du vote de la loi sur le mariage pour tous quand les adversaires du mariage gay ont appelé la psychanalyse à la rescousse pour rafistoler l’ordre symbolique paternel de la famille.

Quid du mariage ?

Dans les premiers séminaires de Lacan, le mariage est abordé comme un pacte symbolique[6]. Quant à savoir s’il vaut mieux se marier ou ne pas se marier dans telle ou telle circonstance, à qui lui demande conseil, Lacan est porté sur la réserve, car « la signification du mariage est pour chacun de nous une question qui reste ouverte »[7].

Jacques-Alain Miller s’interrogeait sur le déclin du mariage. Est-il lié au déclin de la fonction paternelle ? « Il y a quelque chose, là, qui progresse, et dont il faudrait savoir si c’est un mouvement de longue durée comme il peut sembler. »[8]

Les constructions sociales vacillent, révélant leur caractère de fiction. Les modes de relation au partenaire sexuel évoluent vers la multiplicité : « Pour remplacer l’absence de rapport sexuel, il y a […] l’union intersexuelle, monogamique, à l’essai, celle qui est consacrée par l’Église, celle qui est purement laïque, il y a le collage, le concubinage ; il y a un certain nombre de symptômes qui vous sont proposés à la place du rapport sexuel, […] pour essayer d’ordonner la relation. »[9]

Cet inventaire reste ouvert à bien d’autres inventions symptomatiques, encore.

Alors, le mariage comme discours n’est-il pas la tentative de cerner les bords d’un réel, celui de l’impossible savoir sur le sexe chez l’être parlant ?

 

 

 

 

[1] Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1992.

[2] Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1992.

[3] Freud S., « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970, p.38.

[4] Freud S., « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La vie sexuelle, op. cit.

[5] Deffieux J.-P., « Psychologie de la vie amoureuse » http://www.psychanalyse67.fr/accueil/myFiles/64_7917GFG6CA.pdf

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 232.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 152.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 29 janvier 1992, inédit.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 21 mai 1997, inédit.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"