Now Reading:

Jusqu’à ce que la seconde mort nous sépare

Jusqu’à ce que la seconde mort nous sépare

Très utilisé durant les deux Guerres mondiales, le mariage posthume a permis à nombre de femmes de faire reconnaître la légitimité de leurs enfants conçus avec un soldat mort pour la France. À cette époque, les enfants dits « naturels » n’avaient effectivement pas les mêmes droits que les enfants « légitimes », soit issus d’un mariage en bonne et due forme. Puis la loi a évolué. En 1959, la rupture du barrage de Malpasset, près de Fréjus, aura un retentissement inattendu. Parmi les 423 victimes, se trouvait un homme sur le point de se marier à sa compagne alors enceinte. Cette histoire émeut l’opinion publique, les pouvoirs en place décident en conséquence de modifier la loi. Depuis, l’article 171 du Code civil[1] stipule que le Président de la République peut autoriser par décret un mariage posthume pour « motif grave » tel que la grossesse. Néanmoins, son approbation demande de réunir de nombreux documents prouvant que le défunt était en accord avec ce projet. En mai 2011, la procédure est assouplie et le recours au mariage posthume est ouvert aux hommes, car, jusque-là, seules les femmes pouvaient le demander. Le mariage pour tous a ensuite permis de l’étendre aux couples homosexuels. D’ailleurs, le compagnon de Xavier Jugelé, policier tué lors des attentats perpétrés sur les Champs-Élysées le 20 avril 2017, a pu épouser son conjoint après son décès[2]. Dorénavant, être « victime de terrorisme »[3] fait partie de la liste des motifs graves.

Connu pour être une particularité française, le mariage posthume est entré dans la loi le 17 mars 1803. Différent du mariage « in extremis » qui permet aux conjoints de s’unir lorsque l’un d’eux est en péril imminent de mort, la cérémonie du mariage posthume se fait alors que celle-ci est déjà survenue. La date d’effet retenue est la veille du décès. Malgré de nombreuses modifications du texte de loi, il n’a jamais donné droit à la succession patrimoniale mais il permet au conjoint vivant de s’attribuer le nom du défunt et de bénéficier de la pension allouée au statut de veuf ou veuve.

Au-delà des raisons intimes poussant à réaliser ce genre d’acte, « la vie a-t-elle quelque chose à faire avec la mort ? »[4]

Freud, avec la pulsion de mort, a montré comment le vivant est étroitement lié à la mort. « Une pulsion serait une poussée inhérente à l’organisme vivant vers le rétablissement d’un état antérieur »[5], allant jusqu’à énoncer que « le but de toute vie est la mort » [6]. Jacques-Alain Miller éclaire ce point en avançant qu’ici, « ce n’est pas la mort biologique [dont il est question] […] C’est une mort où il s’agit […] d’un au-delà de la vie »[7].
C’est ce que démontre Lacan dans L’Éthique de la psychanalyse. En extrayant du texte de Sade, intitulé Juliette, un passage précis[8], il fait valoir que « la pulsion […] doit être au-delà de la tendance au retour à l’inanimé »[9]. La jouissance fait effraction dans le corps vivant parce que nous sommes avant tout des êtres parlants[10]. De cet au-delà signifiant, est issue « la seconde mort, celle que l’on peut encore viser après que la mort est accomplie »[11]. Sade, lui-même, l’a façonnée en demandant par testament que soit effacé son nom sur la tombe. Au-delà de la mort biologique, existe la mort signifiante.

Épouser un mort reviendrait à épouser le signifiant manquant, cet au-delà de la vie « matérialisé précisément par la sépulture puisque l’espèce humaine est la seule où le corps mort garde sa valeur »[12]. Pour autant, cette seconde mort implique une seconde vie car « ce qui est spécifique à l’homme, c’est de durer non pas sous forme de molécules, [mais] de durer sous forme de signifiant » [13].

 

 

 

[1]https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006070721&idArticle=LEGIARTI000024025844

[2]https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/06/01/xavier-jugele-marie-a-titre-posthume_5137075_3224.html

[3]https://www.gouvernement.fr/guide-victimes/demande-de-mariage-a-titre-posthume

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p.341.

[5] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001, p.88

[6] Ibid., p.91

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, cours du 12 mai 1999. Ce cours a été publié dans la revue La Cause freudienne n° 44 sous le titre « Biologie lacanienne et événement de corps ».

[8] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op.cit., p.249-250

[9] Ibid., p.251

[10] Cf. une conférence d’Alice Delarue, « Les conditions de jouissance », disponible sur internet.

[11] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op.cit., p.341

[12] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique », op. cit.

[13] Ibid.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"