Now Reading:

Un modèle fabuleux d’amour conjugal

Un modèle fabuleux d’amour conjugal

Si, au temps du père, nombre de contes de fées se concluent par la formule : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », confirmant l’idée que les gens heureux n’ont pas d’histoire, c’est que l’histoire, celle qui fait le poids, est faite de ce qui se joue sur la scène du « théâtre secret de la pulsion »[1].

Une histoire réelle

Dans un XIXe siècle finissant, c’est ce théâtre-là qui fascine Barbey D’Aurevilly. L’auteur présente Les Diaboliques comme des « histoires réelles de ce temps de progrès et d’une civilisation si délicieuse et si divine que, quand on s’avise de les écrire, il semble toujours que ce soit le Diable qui ait dicté »[2] ! Barbey d’Aurevilly « tient son lecteur par où il pêche, par où il jouit »[3].

Les deux amants d’un des six contes du recueil, Le Bonheur dans le crime, scellent leur amour dans un crime qui restera secret et impuni. Pourtant, leur bonheur insolent fascinera ceux qui les croiseront et verront en eux un « modèle fabuleux d’amour conjugal »[4]. Le Docteur Torty, narrateur de cette histoire extraordinaire, sera le seul à pénétrer le secret de ce mariage hors du commun. Il se dit « dégoûté des meilleurs mariages qu’(il) a connus ». Et il ajoute : « Je les ai toujours trouvés si inférieurs au leur, si décolorés, si froids ! »[5] . Il les qualifiera de « maître-couple ».

La rencontre

Hauteclaire Stassin, fille adultérine d’un maître d’armes de renom, pliée dès son plus jeune âge aux exercices de l’escrime, fait preuve, à dix-sept ans, d’un « talent phénoménal, si peu fait pour une femme », « Saint-Georges femelle » dont la beauté égalait le talent »[6].

Quant au comte Serlon de Savigny, « un des plus brillants et des plus piaffants jeunes gens de son époque » revenu vivre au château de son père, il voulut voir « ce miracle » dont on l’avait entretenu et se rendit à la salle d’armes. « Il la trouva ce qu’elle était – une admirable jeune fille piquante et provocante en diable. (…) Il la regarda donner sa leçon, et il lui demanda de croiser le fer avec elle. Mlle Hauteclaire plia à plusieurs reprises son épée en faucille sur le cœur du beau Serlon, et elle ne fut pas touchée une seule fois. « On ne peut pas vous toucher, Mademoiselle, lui dit-il avec beaucoup de grâce, – Serait-ce un augure ? – L’amour-propre, dans ce jeune homme, était-il, dès ce soir-là, vaincu par l’amour ? »[7], s’était demandé le Dr Torty .

Mais trois mois plus tard, le mariage du comte de Savigny avec Mlle de Cantor, arrêté par les familles depuis des années, fut célébré.

C’est alors qu’Hauteclaire disparut. Qui a bien pu l’enlever ?

La perversion et le désir

Plus d’un an s’est écoulé lorsque le Dr Torty, appelé au château, reconnaît Hauteclaire en la personne d’Eulalie, femme de chambre de la comtesse souffrante. La curiosité du Dr Torty va s’exercer avec la sagacité d’un fin clinicien. Il découvre que la nuit, Serlon et Hauteclaire continuent à s’affronter dans un « assaut d’armes entre amants qui s’étaient aimés les armes à la main et continuaient de s’aimer ainsi »[8].

« Il y a des passions que l’imprudence allume, dit le fin Dr Torty (…) Dans nos plates mœurs modernes où la loi a remplacé la passion, (…) Savigny trouvait peut-être la seule anxieuse volupté qui enivre vraiment les âmes fortes ». Quant à Hauteclaire, elle « semblait vouloir agacer à la fois et le désir et le danger »[9].

A quelques jours de là, le pays apprit avec terreur que la comtesse était morte empoisonnée : sa femme de chambre s’était trompée de fiole de médicaments. La comtesse eut le temps de révéler au Dr Torty, appelé en urgence, qu’il ne s’agissait pas d’un accident mais d’un crime et avant de mourir le pria de préserver ce secret.

Un amour heureux

Après les deux années de deuil, le comte de Savigny épousait Eulalie qui redevint Hauteclaire. Le témoin du récit du Dr Torty, épouvanté, eut cette remarque : « Si c’est vrai, ce que vous me contez là, docteur, c’est un effroyable désordre dans la création que le bonheur de ces gens-là. » A quoi le Dr Torty, cet « athée absolu et tranquille », répliqua : C’est un désordre ou c’est un ordre, comme il vous plaira »[10]. Belle leçon pour l’analyste !

S’ils vécurent « immuablement beaux, malgré le temps, immuablement heureux malgré leur crime »[11], la comtesse et le comte de Savigny n’eurent jamais d’enfants. « Ils s’aiment trop… Le feu, – qui dévore, – consume et ne produit pas ».

L’impérieuse Hauteclaire, interrogée plus tard par le Docteur Torty, aura comme réponse : « les enfants (…) sont bons pour les femmes malheureuses ».

 

 

 

[1] Miller J.-A., « Le théâtre secret de la pulsion », Le Point, n° 2062, 22 mars 2012.

[2] Barbey d’Aurevilly J., Les Diaboliques, Les classiques de poche, 2016, p. 50.

[3] Ibid., p. 29.

[4] Ibid., p.145

[5] Ibid., p 188.

[6] Ibid., p. 152.

[7] Ibid., p. 154.

[8] Ibid., p. 173.

[9] Ibid., p. 170.

[10] Ibid., p. 182.

[11] Ibid., p. 181.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"