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Mariage versus sexe

Mariage versus sexe

Parlons du mariage qui fait scandale. Celui de Joyce a fait couler beaucoup d’encre. « En 1931, la presse harcelait James Joyce pour son union avec Nora Barnacle. »[1]

Le 16 juin 1904, James Joyce, 22 ans, rencontre Nora Barnacle dix-neuf ans, jeune femme de chambre, dans les rues de Dublin. Il a le coup de foudre pour sa chevelure auburn et tombe follement amoureux de Nora. Cette rencontre va être essentielle dans sa carrière d’écrivain. C’est précisément à cette date, en effet, que Joyce débute l’histoire d’Ulysse – véritable tissage des correspondances – où Nora apparaît sous les traits de Molly Bloom.

Ces missives extraordinaires sont datées de août à décembre 1909. James a alors vingt-sept ans, Nora vingt-cinq. De cette union, naissent Giorgio et Lucia, âgés respectivement de quatre et deux ans. En effet, à cette époque, ils ne sont pas encore mariés. La famille vit à Trieste et Joyce effectue à deux reprises un voyage d’affaire à Dublin. Séparé de Nora, James se languit d’elle. Il ne peut pas se passer d’elle, littéralement. Chaque lettre envoyée à Nora est une invention : « Certaines pages sont laides, obscènes et bestiales, certaines sont pures, sacrées et spirituelles : je suis tout cela »[2]. « J’aimerais que tu étudies l’art de me plaire, de provoquer mon désir pour toi »[3].

 

Ces lettres deviennent de plus en plus « crues » voire obscènes. Nora accepte cette position, prise dans le délire de cet homme, elle colle parfaitement à la jouissance débordante de son compagnon ; elle est, selon Jacques Lacan, la seule qui « lui aille comme un gant »[4] et, selon Jacques-Alain Miller, « tout ce qui subsiste du rapport sexuel dans la solitude du parlêtre est la géométrie du gant retourné, c’est-à-dire ce qui dément ce qui n’est pas de l’ordre de l’espace concentrique instantané de la vision »[5].

En fait, Joyce ne peut pas se passer de Nora, il a besoin de la voir physiquement pour écrire. Il veut qu’elle le regarde quand il écrit. C’est elle qui l’enserre et qui le fait tenir. Joyce aime la perfection de l’ordre des mots, les noms, l’écriture, qu’il associe à cette femme. Il jouit de la sonorité des mots teintée d’obscénité.

Étonnamment, Joyce attendra vingt-sept années avant d’épouser Nora. Pourquoi cette longue attente ? Pour Joyce, elle ne pouvait être que sa maîtresse : « ma petite écolière polissonne aux doux yeux, sois ma putain, ma maîtresse, autant qu’il te plaît […], tu es toujours ma belle fleur sauvage des haies, ma fleur bleu sombre trempée de pluie »[6]. Et nous dirions, avec Lacan, quel « drôle de rapport sexuel »[7] !

 

 

 

[1] AL Actualités « Les univers du livre » : https://www.actualitte.com/article/monde-edition/1931-la…james-joyce…/49486

[2] Joyce J., Lettre à Nora, Paris, Rivages, coll. Petite Bibliothèque, 2012, p. 99

[3] Ibid., p. 100

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 84

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 17 janvier 2007, inédit.

[6] Joyce J., Lettre à Nora, op. cit., p. 131-132.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 83

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