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On ne s’avise jamais de tout

On ne s’avise jamais de tout

Le désir n’unit pas simplement l’un à l’autre. Un troisième terme s’interpose, que Lacan désigne comme étant la chaîne signifiante. Pour faire entendre cette particularité du désir humain, Lacan a recours à la métaphore de l’infidélité : « Et voilà pourquoi […] votre désir est toujours cocu. Ou plutôt, c’est vous qui l’êtes, cocu. Vous-même vous êtes trahi en ceci que votre désir a couché avec le signifiant »[1].

Nous sommes toujours cocus au niveau du désir dans la mesure où toute parole adressée à un autre implique cette dimension du signifiant. Il convient de prendre comme point de départ la demande de l’ego. S’il y avait une exacte correspondance entre l’intention se manifestant par un message et la réception de celui-ci, la satisfaction de la parole serait complète. Ce message parviendrait à l’Autre sans reste ni malentendu et l’intention de l’ego serait entérinée. Il y aurait identité entre la manifestation du désir et le signifiant. Mais ce point de départ n’arrive jamais, souligne Lacan. La demande est parole et le désir passe nécessairement par ces défilés du signifiant. C’est comme signifié que ce message rencontre l’Autre qui n’est pas une personne, mais le lieu du code. En conséquence, la cocufication du désir dépend de la dialectique signifiante à laquelle il est impossible d’échapper si l’on parle.

Nonobstant son caractère dramatique ou risible, le mot lui-même a ses lettres de noblesse. L’étymologie du mot « cocu » se rapporte au latin cuculus, c’est-à-dire au coucou qui ne prend pas en charge sa progéniture et n’a pas besoin de vivre en couple ainsi que le font d’autres oiseaux. Le passage de la forme cucu à cocu serait dû à l’influence de termes dérivés du mot « coq » qui signifient niais, galant ou débauché.

Par ailleurs, le personnage du cocu est omniprésent dans la littérature du Grand Siècle. L’un des contes libertins de Jean de La Fontaine intitulé «  Le cocu battu et content »[2] relate les aventures d’un vieux barbon que sa femme trompe avec un jeune soldat déguisé en valet. L’épouse rusée avoue à son mari qu’un autre domestique la poursuit de ses assiduités. Pour le confondre, elle lui suggère d’enfiler l’une des robes pour attendre de pied ferme l’insolent serviteur qui ose l’importuner. Mis au fait de ce stratagème, le valet va à la rencontre de son maître travesti, feint d’être heurté par le comportement séducteur de la dame qu’il châtie sans pitié. A la fin, le vieux cocu remercie Dieu d’avoir été battu par l’amant de sa femme : le voilà rassuré d’avoir auprès de lui valet si sage et si fidèle.

Relativement à l’aveugle prétention du mari, La Fontaine s’inspirait non seulement du Décaméron de Boccace, mais aussi de son indifférence en matière de jalousie. Dans «  La coupe enchantée »[3], il défendit sa thèse qu’un cocu qui s’afflige passe toujours pour un sot et qu’une femme trompant son mari est souple comme un gant : « Quand on prend comme il faut cet accident fatal, cocuage n’est point un mal ».

Consentir sans passion triste au désir de l’Autre n’est pas donné à tout le monde. D’ailleurs, où irait-on, si tel était le cas ?

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 148.

[2] http://www.lafontaine.net/lesContes/afficheConte.php?id=5

[3] https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_de_La_Fontaine_(Marty-Laveaux)/Tome_2/La_Coupe_enchant%C3%A9e

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