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Tyrannie domestique : matrice à récits ?

Tyrannie domestique : matrice à récits ?

« Le mariage n’est pas qu’un contrat, c’est peut-être le désir de souffrir ensemble, de souffrir l’un par l’autre, avec l’autre. La vérité c’est que l’on est toujours incompatible avec l’autre.
Quand on ne veut plus l’être, c’est alors qu’on divorce. »[1]
Jacques-Alain Miller

 

Dans son cours du 31 mai 2000, Jacques-Alain Miller fait référence à l’ellipse temporelle à laquelle procède Balzac dans La femme abandonnée[2] où l’auteur dit, nous rapporte J.-A. Miller en substance, qu’il se permettra « de passer sans rien dire sur un intervalle de dix ans où ils vécurent parfaitement heureux ». J.-A. Miller ajoute : « Voilà, en une phrase, dans Balzac, on saute par dessus l’intervalle où il ne se passe rien, comme dit très bien Tolstoï au début d’Anna Karenine, les familles heureuses n’ont pas d’histoire »[3]. Il y revient dans son cours suivant pour citer plus précisément « cette phrase extraordinaire, qui m’était restée tout de même : “Pendant neuf années entières ils goûtèrent un bonheur qu’il est inutile de décrire” »[4]. Cette référence à Balzac fait écho aux dix ans de mariage où il ne se passe rien pour le personnage central du roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein, que J.-A. Miller est alors en train de commenter avec Éric Laurent et Guy Trobas à partir de l’apologue des trois prisonniers développé par Lacan dans son article « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée »[5].

Si l’on songe au fait que l’immense œuvre de Balzac – sa Comédie humaine, dans laquelle la nouvelle La femme abandonnée prend place – est initiée par un traité publié en 1829 consacré à la Physiologie du mariage[6] où, dans son introduction, l’auteur décrit la « biographie de son livre »[7] expliquant que son intérêt pour ce thème a été suscité par le constat que « la somme des mauvais ménages [est] supérieure de beaucoup à celle des mariages heureux » et que « de toutes les connaissances humaines, celle du Mariage était la moins avancée »[8], il apparaît bien que le discord du conjugo est une source d’inspiration considérablement plus importante que son accord. Source d’inspiration, aussi bien que point de fascination comme le démontre le goût généralement bien partagé pour tout ce qui touche les faits divers où bien souvent la comédie tourne au tragique.

Le mariage comme semblant qui garantit un accord fictif assuré par le conjugo est ainsi, quand sa surface se fissure, une source de fictions infinies démontrant l’irréductibilité du non-rapport.

 

 

[1] Miller J.-A., « Affectio societatis », Lettre mensuelle, n° 151, juillet-août 1996, p. 3.

[2] Balzac, La femme abandonnée, Folio, Paris, 2018.

[3] Miller J.-A., L’orientation lacanienne. Les us du laps. Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 31 mai 2000.

[4] Ibid., leçon du 7 juin 2000.

[5] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Seuil, Paris, 1966.

[6] Balzac, Physiologie du mariage, Folio, Paris, 1971.

[7] Ibid., p. 27.

[8] Ibid., p. 19-20.

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