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Du père, du pire et du champagne !

Du père, du pire et du champagne !

La courte pièce d’Anton Tchekhov, Une demande en mariage, est une « farce en un acte »[1], sept scènes et trois personnages : un père, sa fille et un voisin qui vient demander celle-ci en mariage. Tchouboukov Stepan Stepanovitch et Lomov Ivan Vassilievitch sont deux propriétaires terriens aux domaines mitoyens. Âgée de vingt-cinq ans, Natalia Stepanovna est déterminée à mettre fin à son célibat et gageons que ce mariage est pour elle une opportunité de glisser sans déchirure de la propriété paternelle à celle de son mari, au bénéfice d’une réunion de toutes les terres à son profit. Cet attachement à la propriété foncière est son symptôme et sa père-version, ce qui supplémente une faiblesse de la virilité aussi bien chez Tchouboukov que chez Lomov. La farce se focalise sur une fracture centrale où vient se loger entre les futurs époux, une dispute interminable qui fait objection à la jouissance du propriétaire, accuse la boiterie sexuelle et nourrit l’irrésolution de Lomov. « Le mariage, c’est l’intranquillité assurée », résume Brigitte Jaques-Wajeman dans son délicieux commentaire de la pièce[2].

Aux yeux de Lomov, Natalia est « une excellente maîtresse de maison, pas laide et instruite », en bref, un bon parti et, cependant, il tergiverse. Lorsqu’il se présente à elle, tout transi et tremblant, Natalia ne connaît pas le véritable motif de sa visite et la partie s’engage immédiatement entre eux, à partir d’un litige foncier : « C’est à moi qu’appartiennent les Petits-prés-aux-bœufs », clament tour à tour le prétendant, la belle et le père. L’enjeu phallique du mariage, qui est le ressort ordinaire de la farce, se révèle ici dans cette « petite » pièce détachée qui ne trouve pas sa place et fait déraper immédiatement la métaphore patrimoniale. Les insultes jaillissent et Lomov sort de la scène en chancelant. Lorsqu’elle apprend ses projets nuptiaux, Natalia le fait rappeler dare-dare par son père qui obtempère ainsi que Lomov. Alors Natalia feint de renoncer aux Petits-prés-aux-bœufs pour faire rebondir la querelle à partir d’un autre objet de contentieux.

En revanche, Lomov prétend d’emblée être prêt à la conciliation : « Je ne tiens pas à la terre, dit-il ; c’est le principe ». Autrement dit, il ne tient pas à la jouissance de l’objet, mais soutient-il le principe phallique de sa demande en mariage ? Terrorisé par Natalia Stepanovna, perclus d’indispositions corporelles, il s’épuise à refuser l’engagement de son désir : plutôt mourir ou disparaître ! Son corps se rompt en morceaux : « J’ai des palpitations… Ma jambe refuse le service… Je ne peux pas […] Mon cœur s’est rompu ! Mon épaule s’est détachée… Où est mon épaule ? Je meurs […] ». Il s’écroule dans un fauteuil : « Il est mort ! », se lamentent le père et la fille. Quand il revient à lui, Tchouboukov s’empresse de lui accorder la main de Natalia qui consent d’une voix mourante, sans renoncer au plus-de-jouir de la discorde, qu’elle relance illico.

À chaque épisode, la rhétorique binaire de la dispute se déchaîne, et, à bout de souffle, se prolonge dans une avalanche tapageuse de gémissements, insultes, commandements, accusations et menaces. Tout l’appareil sonore de la pulsion alliée au surmoi.

Ainsi la dispute s’annonce comme l’assise libidinale du lien conjugal. Elle deviendra chronique, n’en doutons pas. Pour l’instant, de crises de nerfs en syncopes, elle se termine sans se clore dans une cacophonie où chacun accroché à un signifiant propre acclame l’avènement dudit « bonheur conjugal » : Lomov pour le « meilleur », Natalia pour le « pire », et le père en réclamant du champagne pour tenter de faire taire tout le monde :

Tchouboukov – Voilà le bonheur conjugal qui commence ! Du champagne !

Lomov – Meilleur !

Natalia Steponova – Pire ! Pire ! Pire !

Tchouboukov, tâchant de crier plus fort – Du champagne ! Du champagne !

[1] Tchekhov A., « Une demande en mariage », traduite du russe par Denis Roche, revue par Anne Coldefy-Faucard et Jean Bonamour, La Bibliothèque électronique du Québec, Collection classique du 20è siècle, Volume 166 : version 1.0.

[2] Jaques-Wajeman B., « Le mariage, c’est l’intranquillité assurée », Lacan TV, 8 juin 2018. https://www.gaimarionsnous.com/2018/05/22/le-mariage-cest-lintranquilite-assuree/

 

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