Now Reading:

« Le mariage n’est qu’un essai »

« Le mariage n’est qu’un essai »

C’est ainsi qu’une jeune femme, mariée, âgée de seize ans, répond au lieutenant de police [1]. Elle publie hautement qu’elle n’aimera jamais son mari, qu’il n’y a point de loi qui l’ordonne, que chacun est libre de disposer de son cœur et de son corps comme il lui plaît, mais que c’est une espèce de crime de donner l’un sans l’autre. Le lieutenant de police lui a parlé deux fois et, habitué aux discours “impudents et ridicules”, est surpris des raisonnements dont cette jeune femme appuie son système: “Le mariage n’est qu’un essai selon son idée”, dit-il.

Et bien, à l’âge classique de la folie, cette jeune femme serait considérée comme folle, tout en ayant sa raison, mais sa vie morale serait dite faussée et sa volonté mauvaise. On hésiterait néanmoins à l’enfermer, ne pouvant lui reconnaître que trop d’esprit!

Cette jeune femme interroge donc la morale bourgeoise et sa police qui la soumettent à l’enfermement, la faute et la correction d’une vérité par une autre. On pourrait dire qu’elle fait l’homme, en s’opposant au maître et sa loi, pour imposer le sien et la sienne. A sa manière, on pourrait la retrouver en mai 68 pour défendre l’idée féministe de disposer de son cœur et de son corps comme il lui plaît. On pourrait aussi la retrouver sur le divan d’un analyste en train de déplier les signifiants qui déterminent sa position féminine de vouloir tout donner à un, alors que la norme mâle qu’elle s’est construite lui découpe le cœur d’un côté et le corps de l’autre.

Cependant, pas folle du tout et ayant à faire à la jouissance pas-toute phallique, j’entends dans la position de cette jeune femme, moins le ravage de l’illimité, autre nom de la folie pour moi, que le ton impertinent de son énonciation à elle, pleine d’esprit!

Dire de cette façon “le mariage n’est qu’un essai”, c’est inclure le ratage, c’est dire qu’il est un pari plus qu’un mari, qu’il est une modalité parmi d’autres de faire lien sans savoir à l’avance pour combien de temps, qu’il ne résorbe pas-toute la jouissance propre à chacun et qu’il n’est pas à l’abri des contingences et (im)possibilités de réaménagement.

[1] Foucault M. Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Tel, Gallimard, p. 181.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"