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Paul Gauguin : Noces taciturnes

Paul Gauguin : Noces taciturnes

Et ton amant d’aujourd’hui était-il à ton goût ?[1] s’enquiert Paul Gauguin (1948-1903), auprès de sa compagne Tehura.

– Je n’ai pas eu d’amant.

– Tu mens, le poisson a parlé.

On apprend par l’écran imaginaire d’une croyance polynésienne que le couple peut être mal apparié, autant qu’un poisson peut l’être lorsqu’il est hameçonné sur la mâchoire inférieure. Le présage dit qu’une femme peut tromper son homme, et son homme, faire consister la prophétie.

« Il faut me battre, beaucoup me frapper »[2], lui répond-elle, dans l’idée qu’il pourra chasser la tension jalouse qui l’habite. Tehura est d’autant plus mordue à l’hameçon du désir que son corps est sublimé dans de nombreuses toiles, comme « le type d’une Ève délicieuse et triste, de l’Ève de qui rien ne naîtra, mais qui conclut l’alliance de la vie et de la mort »[3]. Sous le regard du peintre, se modélise le style des aplats de couleurs saturées promis à sa notoriété posthume. Mais de ce corps nubile et vénéré, il n’y aura pas de mariage en paréo. Gauguin a quarante ans et Tehura, treize. Il est déjà marié.

En cette ère de fin de siècle, parce que plus rien ne méritait d’être peint à Paris, ni à Copenhague où vivaient sa femme et ses cinq enfants, il s’exile du conjugo, en mal d’inspiration artistique. Mette-Sophie Gad pensait épouser un homme, qui par son statut social d’agent de change, lui avait promis l’idéal d’une vie familiale confortable. Ce fut une désillusion. Quittant son emploi, Gauguin entend se consacrer pleinement à la peinture. Sa femme refuse de poser nue et le chasse du lit conjugal. Privé de moyen de subsistance, Gauguin erre dans le monde, au bord du trou qui l’aspire à rejoindre son être de déchet. Il est non dupe des semblants de son époque, en quête d’un ailleurs insaisissable, qui authentifierait son être de jouissance.

C’est alors qu’il part pour Tahiti où il rencontre son égérie, sous les soleils ardents de la misère et de l’incurie. Dès la puberté, les jeunes filles polynésiennes sont cédées par leurs parents aux hommes qui les convoitent, sans pour autant que les mœurs ne s’inscrivent dans une tradition purement monogame. Gauguin écrit : « Cette jeune fille, cette enfant d’environ treize années, me charmait et m’épouvantait. […] Et c’était moi, moi si vieux pour elle, qui hésitait au moment de signer un contrat si hâtivement conçu et conclu. Peut-être, est-ce un marché qu’elles ont débattu entre elles… pensais-je, la mère a-t-elle ordonné, exigé… ? »[4] Cette union maritale semble avoir scellé la croyance en un affranchissement du rapport à l’Autre, sous la figure imaginaire de l’occident rejeté. Mais à l’annonce du décès de sa fille Aline en 1897, ce qui était forclos dans le symbolique reparaît dans le réel : il tente de mettre fin à ses jours.

Ce trou dans le réel lui inspirera son chef d’œuvre qu’il considère comme son testament pictural : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Tehura, tant magnifié dans les écrits de l’artiste, car élevée à la dimension virginale de l’Ève primitive, dément le paradis. Il quitte sa compagne comme si rien n’avait pu incarner une rencontre. Il s’embarque pour les îles Marquises en 1901, où il achète à l’évêque Martin un terrain sur lequel il construit une maison sur pilotis, qu’il baptise « Maison du jouir »[5]. Il s’éprend d’autres vahinés, dont Marie-Rose Vaeoho, dont il aura une fille, puis d’Henriette, épouse du servant de messe. Il ne reverra jamais sa femme, ni Tehura et meurt d’épuisement, rongé par la maladie.

Marié avec l’au-delà de la vie, l’art de Gauguin ne célèbre-t-il pas « les noces de la vie vide avec l’objet indescriptible »[6] ?

[1] Gauguin P., Noa Noa. Voyage de Tahiti, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2017, p. 99.

[2] Ibid., p. 100.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 47.

[5] Gauguin P., cité par P. Courthion in Les impressionnistes, Paris Nathan, 1982, p. 75.

[6] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 197.

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