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De quoi le mariage pour tous est-il le nom ?

De quoi le mariage pour tous est-il le nom ?

Confrontés à l’impossible certitude d’être le père d’un enfant, les hommes ont inventé le mariage. La discordance entre amour, plaisir et mariage les a alors poussés à construire une fiction : la Nature, qui avait lié coït et procréation, allait réparer ce déchirement, en cristallisant le plaisir et l’amour au cours du temps dans le mariage. Mais la Nature n’a évidemment rien résolu. Les religions, dans une visée consolatrice, ont tenté d’y pallier en faisant appel à un Dieu transcendant sanctifiant l’union de deux êtres, rendus désormais inséparables dans le mariage. Ce qui n’a rien résolu non plus, le désir et la jouissance échappant à toute loi et tout assujettissement.

La proposition de loi sur le Mariage pour tous vient subvertir cette union voulue par la Nature et par Dieu, en rejetant définitivement le lien entre procréation et mariage et en mettant exclusivement aux commandes la dimension du désir et de la jouissance du corps de l’autre, quel que soit le sexe des partenaires. On se souvient de la ferme opposition de toutes les autorités religieuses, œuvrant à l’unisson, et de la violence de l’opposition de certains catholiques en particulier.

Après le vote de la loi, Jean-Claude Milner et Pascal Bacqué publient leurs échanges de lettres sur la question de la contradiction entre mariage homosexuel et loi juive[1].

J.-C. Milner assoit sa position d’une non-contradiction sur le fait que la religion juive, fondée sur la Lettre et l’étude, n’est pas une religion « naturelle ». Il précise « La Lettre dit non à la Nature en tant que telle, comme explication dernière qui ne pourrait être dépassée »[2]. Selon lui, le Talmud, en évoquant des « relations sexuelles interdites » sans aucune précision sur la nature de celles-ci, laisse aux tribunaux civils le soin de les préciser. Ce qui ouvrirait la porte à la possibilité de ne pas réprimer l’homosexualité.

Je m’attacherai pourtant ici non pas au cas précis de la religion juive mais plutôt à l’argumentation que développe J.-C. Milner sur le fait de savoir s’il y a opposition ou non entre le mariage célébré par les autorités religieuses en général et le mariage entre homosexuels. On peut d’ailleurs dire que le mariage religieux en général n’existe pas puisque pour les protestants, ce n’est pas un sacrement comme cela l’est pour les catholiques.

Le code Napoléon, publié en 1804, intègre les acquis de la Révolution sur les libertés et l’égalité, ainsi que sur la laïcité de l’État. Or il ne met pas de restriction aux relations sexuelles entre adultes consentants, sans refuser nommément celles entre adultes du même sexe. D’autre part, en France, la loi laïque a la particularité de ne tenir compte ni de Dieu ni de la Nature. Milner conçoit la laïcité française comme une « irréligion »[3] et non pas comme une religion dégradée qui ferait de l’athéisme ou de toute autre instance, un nouveau Dieu. Cependant, lors des débats sur le mariage homosexuel, les députés se sont référés de façon récurrente à la Nature et à la famille comme rassemblement « naturel ». Cette idolâtrie de la Nature constitue bien une « référence religieuse dégradée »[4].

Il y a d’ailleurs, pour J.-C. Milner, autant d’idolâtrie à se référer à la Nature immémoriale pour combattre le mariage pour tous qu’il y en a à se référer au Progrès ou à la Culture ou à la Société pour le promouvoir ; la Nature au singulier étant aujourd’hui l’un des modèles le plus généralement accepté de l’ordre des choses, du « ce ne peut pas être autrement »[5].

Si l’on disjoint coït et procréation, le mariage civil est prononcé entre des sujets de droit, égaux en droit, et il ne se prononce pas sur la différence de sexe des époux. Le mariage civil et le mariage religieux n’ont plus alors en commun que de s’appeler tous deux « mariage ». Ils « sont homonymes et non synonymes »[6], conclut-il. Toutefois, cette homonymie est à conserver car le nom de mariage constitue pour chacun le symbole même du lien où chaque sujet engage ce qu’il a de plus précieux, sa chair, sa jouissance. Le priver de ce symbole relèverait d’une persécution.

 

 

 

[1] Bacqué P. Milner J.-C., Loi juive, loi civile, loi naturelle. Lettres sur le mariage pour tous et ses effets à venir, Paris, Grasset et Fasquelles, 2014.

[2] Ibid., p. 15.

[3] Ibid., p. 55.

[4] Ibid., p. 83.

[5] Ibid., p. 46.

[6] Ibid., p. 55.

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