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Lacan familialiste ?

Lacan familialiste ?

Les dispositions qui, chez le mari, assurent régulièrement une sorte d’harmonie à ce couple ne font que rendre manifestes les harmonies plus obscures qui font de la carrière du mariage le lieu élu de la culture des névroses, après avoir guidé l’un des conjoints ou les deux dans un choix divinatoire de son complémentaire, les avertissements de l’inconscient chez un sujet répondant sans relais aux signes par où se trahit l’inconscient de l’autre. 

Jacques Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu »[1]

 

La relation entre les parents joue un rôle essentiel pour l’enfant. Lacan l’indique dans ses complexes familiaux[2], référence précieuse quant à la place de l’institution familiale dans la structuration du sujet. Ce texte « précurseur de l’enseignement de Lacan »[3] introduit la position de la psychanalyse quant à la famille. Loin d’une perspective développementale sociologique, biologique ou familialiste animée de la volonté de soutenir les formes de la famille traditionnelle, l’intérêt de Lacan pour la famille se situe dans ce qu’elle articule de la structure et notamment du rapport à « l’objet comme carent »[4], du rapport qu’il n’y a pas de chacun avec ses objets. L’enjeu dans le drame familial « c’est l’objet a en tant que libéré »[5]. Ce qui compte c’est « la façon dont le sujet a été séparé de l’objet primordial, comment il a été affecté de cette perte (…) et ce qui a surgi pour lui de cette perte, quel fantasme en a surgi, quelle jouissance a été récupérée de cette catastrophe »[6]. Le terme de famille renvoie à des fonctions signifiantes, à leurs actions sur la jouissance.

Dans cette opération, les relations entre les parents intéressent l’enfant. Les faits et gestes des parents, leurs dires et dispositions qui assurent pourtant régulièrement « une sorte d’harmonie à ce couple ne font que rendre manifestes les harmonies plus obscures »[7]. Les relations du couple parental portent immanquablement la marque du ratage. Ainsi, que le couple tienne, qu’il soit en crise ou défait, typique ou atypique, « la dysharmonie sexuelle »[8] caractérise les relations parentales. Reproches, compromis, ambivalence et réversion des sentiments, doutes, délaissements, divergences des désirs et déception de la demande d’amour, laissent apparaître le manque, un dis-corps foncier. C’est pourquoi, même si « la mésentente des parents est toujours nuisible à l’enfant, et que, si nul souvenir ne demeure plus sensible en sa mémoire que l’aveu formulé du caractère mal assorti de leur union, les formes les plus secrètes de cette mésentente ne sont pas moins pernicieuses »[9]. L’enfant a la perception, « très sûre », écrit Lacan, « dans les relations des parents entre eux, du sens névrotique des barrières qui les séparent »[10]. Celles-ci font des parents ceux à partir desquels se transmettent la séparation et le manque porteurs des attachements et des unions futures.

Ainsi, l’enfant est sensible aux intentions qui lui sont affectivement communiquées[11], à la place qu’il occupe dans le désir de l’Autre, à l’amour et au désir particularisé dont il est l’objet. Là se joue et se transmet l’énigme de la différence des sexes, résidu de non-sens qu’il traite par l’invention d’un roman familial auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux. Et en dépit des ruptures et dissensions qui ont pu marquer le couple parental, le sujet élabore pour lui-même des fictions, discours et spéculations « sur le rapport sexuel en tant qu’il est présent, qu’il existe. C’est l’adoration du rapport sexuel qu’il y aurait. Tout le monde en rêve »[12]. C’est pourquoi, même si le couple parental s’est dissout, le sujet rêve de rencontrer pour lui-même l’âme sœur, son idéal masculin ou féminin, « d’atteindre au bonheur par la voie de l’amour »[13]. Quel couple cet être une fois devenu parent formera-t-il son tour venu pour son enfant ? Nul ne peut le prédire. Mais faire famille continue de susciter aujourd’hui encore les projets des parlêtres. Les familles se composent et recomposent, demeurant – quelles que soient leurs formes – le lieu où s’exercent les liens fondamentaux à l’origine de nouveaux liens en dehors du cercle de famille.

 

 

 

[1] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 83.

[2] Ibid., p. 23-84.

[3] Miller, J.-A., « Lecture critique des “complexes familiaux” de Jacques Lacan », La Cause freudienne, no 60, Paris, Navarin/Seuil, 2005, p. 34.

[4] Ibid., p. 42.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 293.

[6] Miller, J.-A., « Los padres dans la direction de la cure », Quarto, no 63, Bruxelles, 1997, p. 11.

[7] Lacan J., « Les complexes… », op.cit., p. 83.

[8] Ibid., p. 82.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 79.

[12] Laurent D., « L’insondable du couple parental », Épris d’eux, no 1, Octobre 2015, Blog des journées ECF « Faire couple ».

[13] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 52.

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