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Le fiancé traqué

Le fiancé traqué

« Parmi les institutions que le mot d’esprit cynique a l’habitude d’attaquer, aucune n’est mieux protégée par des préceptes moraux, et avec plus de soin et d’insistance, mais aucune également ne se prête mieux aux attaques que l’institution du mariage »[1], remarquait Freud en 1905. Dans le champ cinématographique, cela s’est illustré dès l’origine par le succès des comédies de mariage. Dans le genre, on peut ainsi voir, ou revoir, Les fiancées en folie, réalisé par Buster Keaton en 1925, disponible depuis peu dans une version restaurée[2].

Jimmie est amoureux de Mary, mais ne cesse de retarder le moment de se déclarer à elle. Les saisons passent, et les occasions de lui faire sa demande se succèdent sans que jamais il ne parvienne à se décider. L’on finit par comprendre qu’il s’estime trop pauvre pour lui demander de l’épouser. Associé d’une entreprise de courtage qui a été dupée dans une opération financière, Jimmie risque la faillite et l’opprobre s’il ne trouve rapidement de l’argent. Les raisons de son indécision ne sont pas sans faire penser à celles l’homme aux rats – « À cette époque, il était déjà amoureux de la dame en question, mais ne pouvait songer à une union pour des raisons pécuniaires. La pensée qui lui était venue à l’esprit était celle-ci : “Par la mort de mon père, je deviendrais peut-être assez riche pour l’épouser.” »[3]

C’est justement ce vœu que réalise le scénario : Jimmie apprend un jour qu’il est l’héritier de sept millions de dollars, à condition qu’il soit marié avant sept heures le soir de ses vingt-sept ans – évidemment, il s’agit du soir même. Il se décide en urgence à demander sa main à Mary, mais sa maladresse dénude l’objet – l’argent – à l’œuvre dans sa demande, et Mary l’éconduit. Ses associés poussent alors Jimmie à en épouser une autre, et lui indiquent sept femmes parmi ses connaissances – auxquelles le prétendant fait des demandes en mariage toujours plus ratées –, avant de se résoudre à publier une annonce dans le journal qui aura pour effet de faire débarquer à l’église une foule de prétendantes.

Le film montre ici ce à quoi ouvre « le fait de ravaler, d’abaisser, de dévaluer la singularité du désir [où l’]on retrouve l’influence de l’analité et de l’objet cessible. […] L’objet cessible ravale en rendant identique »[4]. Quand il cède sur l’objet unique qui cause son désir, Jimmie bascule dans le registre féroce du n’importe laquelle. Il a dès lors affaire à la démultiplication de l’objet sous sa forme la plus ravalée, y compris misogyne et raciste. Il finit par faire des demandes en mariage à tout ce qui porte jupon, avant d’être lui-même poursuivi par une horde de fiancées qui n’en n’ont qu’après son argent, et finiront par vouloir lui faire la peau – allégorie d’un désir féminin anonyme qui serait déchaîné par la demande en mariage.

Le film, dans une scène culte, nous montre qu’un fiancé, lorsque sonne l’heure du renoncement au doute, peut s’éprouver être une bête traquée, et vivre son trajet jusqu’au mariage comme un parcours du combattant. Parviendra-t-il à se sortir vivant, et dans les temps, de ce moment d’engagement ?

 

 

[1] Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Folio essais, 2009, p. 211.

[2] Les fiancées en folie (Seven chances), film de Buster Keaton, 1925, avec Buster Keaton et Ruth Dwyer, disponible en VOD sur le site de la Cinetek : https://www.lacinetek.com/fr/tous-les-films/3385-les-fiancees-en-folie-vod.html

[3] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 215.

[4] La Sagna Ph., « Les objets de l’obsessionnel », La Cause freudienne, n° 67, 2007.

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