Now Reading:

« Un mariage, un accident et un mariage »

« Un mariage, un accident et un mariage »

Les choses de la vie de Claude Sautet nous offre une scène particulière de mariage : Pierre et Hélène[1] sont à leur repas de noces. Le lieu est bucolique, les mariés heureux. Les invités partagent leur joie. À un détail près : ce mariage se passe dans une autre scène, lors d’un état second vécu par Pierre, après un dramatique accident de voiture. Point de départ de ce magnifique film de 1970 où le temps est aussi un protagoniste.

Séparé, Pierre vit avec Hélène désormais, qui a pour projet un départ à l’étranger, pour une nouvelle vie à deux. Il procrastine ce départ, encore attaché à son ancienne vie. « S’il faut traverser la rue pour me rejoindre tu es perdu », lui dit-elle.

Hélène lui signifie ainsi, après une dispute, l’inédit auquel s’affronte le sujet dans une relation amoureuse ; que cette dimension de l’Autre sexe, de l’inconnu, y est incontournable[2]. « Je suis fatiguée de t’aimer. […] Je ne peux pas te donner ce que tu n’as plus ».

Après un départ impromptu vers la Bretagne, il accueille dans sa voiture un couple en panne sur la route. Au son de leurs reproches mutuels, il se résout à écrire à Hélène : « Je te quitte. Nous allions devenir misérables ».

Mais au lieu d’envoyer la lettre, il tente plutôt un appel pour Paris. Message laissé à Hélène : elle est attendue à Rennes, impatiemment. « Qu’est-ce qui m’a pris ? Je t’aime ! », pense-t-il, au volant de son Alfa Romeo. La lettre de rupture reste dans sa poche, en suspens.

Sa route croise une joyeuse scène de mariage, en traversant un village. « Se marier. Tout de suite ». Cette hâte l’entraine vers ce terrible accident, qu’il ne parvient pas à éviter. Il allait trop vite.

Lors du trajet en ambulance, le mariage se réalise, mais dans une Autre scène. Parmi les convives à table, quelques protagonistes de son accident : le chauffeur de la camionnette qu’il a percutée, le policier, le prêtre, le médecin, sa voiture, intacte… et même le « couple en panne ». Réveil. À l’hôpital, un dernier rêve : il tombe du bateau de son ancienne vie, qui s’éloigne tandis qu’il disparait sous l’eau.

Hélène reçoit son message téléphonique. Transportée de joie, elle emprunte « tout de suite ! » à une amie sa voiture, pour le rejoindre à Rennes. Sur la route, elle croise les débris de l’Alfa et fonce immédiatement à l’hôpital, où elle arrive trop tard.

Les objets personnels de Pierre, dont la fameuse lettre de rupture, sont remis à son ex-femme, prévenue de l’accident. À sa lecture, elle la déchire, l’ayant lue en tant que destinataire d’un autre temps.

Une véritable valse à contretemps, sublimée par la scène de la minuterie du palier de l’appartement des parents d’Hélène : la lumière s’éteint. Pierre venait de lui dire qu’elle est belle, après un visible moment de malaise partagé dans l’ascenseur. « Cette minuterie ! », s’énerve-t-il envers l’interrupteur. « J’ai déjà sonné », dit-elle, avant que la porte s’ouvre. Nous, les spectateurs, restons derrière la porte qui se ferme, face à l’impossible du temps qui rate, toujours trop tôt ou trop tard.

Mis à part la lettre, un deuxième objet est trouvé près du corps de Pierre lors de l’accident, une montre. Dans son impossibilité de mettre à l’heure les pendules du désir.

 

 

[1] Interprétés par Michel Piccoli et Romy Schneider.

[2] « Le “tu es ma femme” met en valeur que la parole établit un rapport au dissemblable, à celui qui est le dissemblable du point de vue imaginaire, et qui est ici un sujet de l’Autre sexe. » (Miller J.-A. « L’orientation lacanienne. Vie de Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 7 avril 2010, inédit.)

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"