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De quoi brûle-t-elle ?

De quoi brûle-t-elle ?

Jacques est missionné par le Vatican pour enquêter sur une affaire sur laquelle l’Église n’a plus de prise[1]. Anna, dix huit ans, a vu la Vierge Marie. Ces apparitions, elle est allée les confier au père Borrodine en même temps que sa frayeur. Trop rares pour que les faits restent secrets, les apparitions sont révélées, les fidèles affluent, les objets dérivés fabriqués, Anna, portée aux nues et adulée.

Journaliste habitué à questionner les faits et les dires, Jacques (Vincent Lindon) fait partie d’une commission d’enquête pour débusquer la vérité. Vaine entreprise puisque, une fois dépliée, la réponse à la question « Anna a-t-elle vraiment vu la vierge ? » n’arrête rien. La vérité n’efface pas l’énigme. Si Jacques obtient des réponses, elles ne font pas le poids. Et il semble se débattre avec des outils mal conçus. Car c’est d’une autre réalité qu’Anne parle, réalité psychique pourrait-on dire, invisible à tous dans le film.

Alors, qu’est-ce que cette énigme qui nous reste en travers quand bien même le film est terminé ? La position d’Anna – présenter son être et son corps à la place d’un autre – semble comprendre en elle-même un au-delà qui ne s’attrape pas. Est-ce cela le sacrifice au sens où l’entend Lacan dans le Séminaire X ? Le sacrifice est « destiné […] à la capture de l’Autre dans le réseau du désir »[2]. Pour qui, pour quoi se sacrifie-t-elle ? Pour que l’amie reste intacte ? Pour les dieux ? Pour l’énigme qui, ainsi, demeurerait intouchée ? Pour faire exister cet au-delà qui la traverse et dont elle ne peut rien dire ?

Dans une interview, le réalisateur Xavier Giannoli explique en quoi, dans son film, « il ne s’agit pas d’élucider un mystère mais bien d’être absorbés par ce mystère », qu’à l’inverse du fanatisme, viser à montrer que « la foi puisse être un choix libre et éclairé »[3].

Le personnage d’Anna abrite un au-delà, visé par le réalisateur, qu’il est difficile de réduire ou de nommer. En cela, c’est réussi.

Anna est mariée à cet au-delà. La comédie des objets dérivés, son visage en sainte consacrée, les attroupements des fidèles venus effleurer son bras… Tout cela recouvre d’un voile son fantasme, sacrificiel, pour un temps. Jacques, dont Anna va faire son partenaire – pauvre de lui – est celui par qui le voile peut se lever et dénuder la position d’objet qui brûle la jeune fille.

Au fur et à mesure que le voile se déchire, les yeux d’Anna, d’abord humides, puis cernés, le corps d’Anna, d’abord ferme, habité par cette présence qu’elle proclame, puis vacillant, fatigué, sacrifié, accélèrent le fantasme venant à s’incarner.

Anna avance, vite, très vite, vers le mythe chrétien du sacrifice, ce qui est sa position fantasmatique. Le sacrifice, pour se faire « l’âme de Dieu »[4], c’est-à-dire cet « a de résidu, d’objet chu »[5]. Si l’âme est cet objet chu, ce reste peu reluisant, alors Dieu reste entier, alors l’au-delà de ce qu’Anna est allée jusqu’à incarner, peut exister. Par son acte, elle devient « signe éternel »[6]. Mariage sacrificiel, jusqu’auboutiste. Pour ce qui est de la terre ferme, Anna laisse, en la personne de Jacques, un Autre bien angoissé, délogé de sa position première.

 

 

 

[1] Cf. L’apparition, film de Xavier Giannoli avec Vincent Lindon et Galatea Bellugi, 2018.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-1963), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2004, p. 320.

[3] Interview de Xavier Giannoli, L’Avant-Scène Cinéma, 16 février 2018, accessible à l’adresse suivante : http://www.avantscenecinema.com/entretien-xavier-giannoli-l-apparition/

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 192.

[5] Ibid.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient (1957-1958), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1994, p. 245.

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