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Le faux mariage de Sophie Calle

Le faux mariage de Sophie Calle

Les 46e Journées de l’ECF furent en 2016 l’occasion d’une rencontre avec Sophie Calle, avec son travail – connu, édité, exposé – ce jour-là relevé d’un saisissant bien-dire. Cette artiste parvient à faire de sa vie œuvre, et là n’est pas le moindre de ses mérites, car en effet, « nous ne savons pas ce que c’est que d’être vivant [1]». Dans son enseignement, Lacan ne cesse de s’affronter à cette étrangeté radicale du vivant. Elle s’y avère réel sur lequel tout savoir achoppe, tout autant que ce qui précisément fonde la psychanalyse comme praxis et la décroche du ciel des idées.

Le travail de Sophie Calle témoigne d’un goût pour le fragment et l’épars, pour ce qui, d’une contingence, rend nécessaire l’œuvre. Des Histoires vraies [2] démontrent en acte comment « la vie est quelque chose, comme on dit en français, qui va à la dérive. La vie suit le cours de la rivière, touchant la rive par moments, s’attardant parfois ici ou là, sans rien comprendre – et c’est le principe de l’analyse que personne ne comprend rien de ce qui arrive [3]». Dans ce volume sont rassemblées diverses itérations d’un même couple – une photographie et un court texte – qui appareillent à chaque fois un évènement ayant eu un effet dans le corps. De rencontres en séparations, ces histoires vraies touchent au réel, de s’originer d’un instant ayant laissé une trace, de répondre à une urgence à dire. Au cœur de ce volume : « Le mari », corpus de dix récits ponctuant ce que Sophie Calle nommera « l’histoire la plus vraie de ma vie ».

De passage à New-York, Sophie rencontre Greg. Il lui propose de l’héberger, lui confie ses clefs et immédiatement disparait. Elle ne sait rien de lui, si ce n’est sa résolution pour l’année à venir : « no lying, no biting » – ne plus mentir, ne plus mordre. Résolutions d’un homme-signifiant, lui qui ment sur le réel, et mord le corps.

Pas de love-story sans invention, elle est requise pour répondre un truc à cette question : que peuvent bien faire ensemble une femme et un homme ? Sophie et Greg firent un voyage à travers les États-Unis, sous-couvert de faire un film. Amour du cliché oblige, ils se marièrent à Vegas. Louant bagues et témoins, c’est dans un drive-up wedding window – équivalent matrimonial du Mc drive – qu’ils convolèrent en justes noces. Sophie fit immédiatement l’expérience que le mariage, pour semblant qu’il soit, n’en a pas moins des effets réels. Si depuis quinze jours elle soupirait « NO sex last night » en quittant la chambre d’hôtel ; le mariage fit de l’effet au marié : « Il me confia que son désir était né du fait que j’étais devenu sa femme. Une érection : c’est la première chose que le mariage m’apportait. [4] »

Mais, comme souvent, les bonnes résolutions ne finirent pas l’année, et le « no lying » dévoila sa valeur de dénégation : Greg écrivait à une autre femme, et les ratures de Sophie n’y pouvaient rien changer. Elle rendit à Greg sa liberté, et ils divorcèrent, non sans un dernier cliché, au plus près de là où Sophie s’absentait à elle-même : « Dans mes fantasmes, c’est moi l’homme [5] ».

La note de cette histoire d’amour est d’être une histoire d’absence. La rencontre de cet homme-là est décisive, précisément parce que Greg est, dès le départ, marqué de ce trait. Il disparait certes, mais cela est redoublé de sa jouissance dévoilée : mentir, comme une des façons de s’absenter de son dire.

Ce trait de l’absence courre dans toute l’œuvre de Sophie Calle. Ici, le mariage opère non pas tant comme remède au risque de l’absence, mais bien plutôt comme une mise en fonction de celle-ci. En effet, ces Histoires vraies, comme d’autres œuvres, nous invitent à faire l’hypothèse que le partenaire disparaissant n’est pas qu’un insupportable à traiter ; il n’est pas seulement condition d’œuvre mais bel et bien condition de jouissance. C’est en ce sens-là qu’il faut entendre ce que Sophie dit du faux mariage qu’elle organise en France, avec amis et famille, maire et dragées, riz et voile. De cette cérémonie lui permettant d’enfin porter la fameuse robe de mariée, Sophie dira : « Je couronnais d’un faux mariage l’histoire la plus vraie de ma vie.[6] »

 

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 26.

[2] Calle S., Des histoires vraies, Arles, Actes Sud, 2017

[3] Lacan J., « De la structure comme immixtion d’une altérité préalable à un sujet quelconque » (1966), texte établi par Jacques-Alain Miller, La Cause du désir, Paris, navarin, n°94, 2016, p.11.

[4] Calle S., op. cit., p. 65.

[5] Ibid., p. 73.

[6] Ibid., p. 69.

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