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Une épouse est fanée

Une épouse est fanée

« Être épouse » peut-être une nomination qui compte pour une femme. Parfois, ce choix implique de devenir Madame Untelle, d’être liée par un contrat. Nous utiliserons volontiers le sens figuré du mot épouser : s’attacher avec ardeur à quelque chose. À quelque chose plus qu’à quelqu’un ? Sur cet attache-ment si singulier, la clinique psychanalytique nous donne un éclairage, la littérature également.

« Elle s’avère savoir sans moi, ce que j’enseigne » [1], dit Jacques Lacan à propos de Marguerite Duras. Nous savons combien l’œuvre de Duras est inépuisable en ce qui concerne les choix complexes des femmes, toujours singulières.

Anne Desbaresdes [2] est une épouse. Son mari est ce qu’on appelle un notable de la ville. Ils vivent dans un lieu statique [3], au bord de la mer. Anne D. est une femme lasse qui erre chaque jour dans cette petite ville, son bambin à la main.

Alors que le parc de sa somptueuse ville regorge des luisants magnolias, Anne D. est prisonnière d’un mariage de dix ans qui la fane. Le sait-elle ? Apparemment la question ne l’a pas effleurée jusqu’au jour où sa vie est bouleversée par l’irruption d’un cri. Une femme est tuée par son amant dans un café. Pendant que son fils se refuse à mémoriser l’expression moderato cantabile, un crime passionnel est commis. Elle est bouleversée : « … une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l’appelait calmement. – Mon amour. Mon amour » [4].

Anne D. est saisie par le mystère de cette passion poussée jusqu’à la mort. Dès lors, elle ne peut plus s’empêcher de revenir sur le lieu du crime. C’est dans ce lieu qu’elle rencontre un homme qui va lui raconter ce qu’il sait (ou ce qu’il invente) sur les amants, tout en la faisant boire, de plus en plus, pour la garder près de lui. La femme assassinée était mariée, l’amant l’a tuée à sa demande. Face à ce récit, Anne D. perd pied. Une jouissance, jusqu’alors bordée par les conventions du mariage, l’envahit : « Le feu nourrit son ventre de sorcière » [5]. En quelques jours, l’homme devient un interlocuteur dont elle ne peut plus se passer. Un passage du mariage terne au sans limites de la jouissance la laisse en proie à l’ivresse.

Cet homme, a à peine frôlé le corps d’Anna D. Il lui a donné la parole. Ayant franchi les limites d’une question vertigineuse, elle est prise de peur, il décide alors de ne plus avancer : « On va donc s’en tenir là où nous sommes » [6]. Meurtris, ils se quittent. Elle restera derrière la grille de… son immense jardin.

 

 

 

[1] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193.

[2] Duras M., « Moderato cantabile », Œuvres Complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 2011.

[3] Peter Brook, in « Moderato Cantabile », vidéo en ligne :  http://www.ina.fr/video/CAF89038978

[4] Duras M., op. cit., p. 1210.

[5] Ibid., p. 1251.

[6] Ibid., p. 1257.

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