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« Ce qu’il y a sous un mariage »

« Ce qu’il y a sous un mariage »

Dans Les Formations de l’inconscient, Lacan se demandait : « Que peut vouloir dire, pour nous analystes, ce terme de conjoint ? C’est celui avec qui il faut bien, de façon quelconque, bon gré mal gré, revenir à être tout le temps dans un certain rapport de demande. Même si, sur toute une série de choses on la boucle, ce n’est jamais sans douleur. La demande demande à être poussée jusqu’au bout »[1]. Rencontrer des limites à une demande qui pourrait être illimitée, ce sont des amers, des points de repère dans le flot des paroles partagées d’un couple. C’est aussi bien le fait de la castration. La dimension symbolique du mariage s’exerce dans la foi qu’on porte aux signes de reconnaissance autant qu’aux montages de semblants dont il est l’occasion.

Mais il s’agit de savoir encore « ce qu’il y a sous un mariage », comme le notait en 1992 Jacques-Alain Miller, c’est-à-dire « ce qui s’attache à ce que la dimension symbolique n’arrive nullement à réduire »[2].

À cet égard, Lacan citait Chamfort : « Une des meilleures raisons qu’on puisse avoir de ne se marier jamais, c’est qu’on n’est pas tout à fait la dupe d’une femme tant qu’elle n’est pas la vôtre ». Et il commente : « La vôtre ! Votre femme ou votre dupe ? Ça, c’est quelque chose qui paraît enfin… éclairant, hein ? Le mariage comme duperie réciproque »[3].

La réciprocité, Lacan l’avait évoquée avec la formule : « les sentiments sont toujours réciproques ». Et notamment concernant l’amour puisque l’aimé, même s’il n’aime pas en retour, n’est pas sans rapport avec l’amour qu’il provoque. Il y est pour quelque chose. Mais la duperie réciproque ?

Duperie n’est pas tromperie, notait Lacan dans le Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre et à la question « Qu’est-ce qu’une dupe ? », il répondait « Une dupe, c’est quelqu’un que quelqu’un d’autre exploite »[4]. Celui ou celle qui est exploité, on lui extorque ce qui va servir au plus-de-jouir de l’autre.

Certes, dans un mariage, il y a souvent des relations de dominant à dominé, les places pouvant d’ailleurs s’inverser. Qui donnera prise à l’autre ? Lequel sera propriétaire ? Cela peut donner pour certains maris : « je paie les factures mais je ne manque pas de me payer sur la bête ! ». Côté femme, ce peut-être « la femme à postiche » repérée par J.-A. Miller, celle qui acquiert le savoir ou le pouvoir via un homme, « les débris d’un homme », mais à condition que cela paraisse « comme d’elle-même, de sa propriété »[5]. C’est sur ce versant en tout cas que Lacan interprète ce que veut « aussi sans doute » dire Chamfort, à savoir que « la fonction de l’épouse n’a rien d’humain » et qu’il y a là, pour le moraliste, raison à ne point se marier.

Que la duperie soit toujours endossée par les deux conjoints dans un chiasme de réciprocité, Lacan trouve cela « enfin… éclairant ». Cela éclaire « ce qu’il y a sous un mariage ». Cela ne fait pas cependant l’impasse sur ceci : on est toujours, que l’on soit homme ou femme, « pris au piège » d’un fantasme qui, lui, ne fait pas réciprocité avec l’autre ! On est toujours la capture des semblants qui nous gouvernent. La seule façon d’être « la bonne dupe »[6], « c’est de l’être du réel ».

Cela n’empêche pas pour autant les couples de se constituer. Restent les « petits arrangements » par lesquels se perpétuent accords et discords de la vie conjugale.

 

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 137.

[2]  Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université paris VIII, cours du 17 juin 1992, inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 13 novembre 1973, inédit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 208.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », op. cit., cours du 12 février 1992.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », op. cit., leçon du 11 décembre 1973.

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