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La passion du Demi-Monde

La passion du Demi-Monde

Quoi de mieux pour parler mariage que d’évoquer celles qui en ont eu tous les avantages financiers, sans pour autant passer devant le maire : les demi-mondaines. Ces cocottes du Demi-Monde[1] se situent en effet entre la mendiante et l’épouse, entre celle qui réclame et celle qui est entretenue – dans une acception propre au XIXe siècle. Dans ce Demi-Monde, il y a les codes propres au semblant bourgeois mais avec un supplément d’exagération qui élève ce semblant au rang de toc. « Demi » le terme est éloquent : une part de ce monde est concernée par les semblants, mais où va alors l’autre part ?

Dans La Dame aux camélias, Alexandre Dumas fils signe une pièce autour de l’impossible relation entre Armand Duval et Marguerite Gauthier. La Dame « dépense cent mille francs par an »[2], comme elle se plait à le répéter. Lui, il va se sacrifier, suer sang et eau, pour être le seul et l’unique qui puisse l’entretenir.

Au début de leur liaison, Marguerite invite Armand à un ailleurs : « Aimez une autre femme, ou mariez-vous. »[3] Bien qu’elle valide le fait qu’il l’aime, elle introduit une opposition entre aimer et se marier. Ou bien on aime et dans ce cas on peut aimer n’importe laquelle, elle ou une autre. Ou bien on se marie et alors il n’y aurait pas d’amour. La leçon de La Dame aux camélias, autant la pièce que le personnage, serait celle du non-amour dans le mariage. D’ailleurs Dumas aurait écrit là une pièce concernant la demi-mondaine Marie Duplessis, décédée.

Alors qu’Armand parvient à être l’unique de sa Dame, le niveau de vie de celle-ci diminue, l’amant prévoit, pour maintenir le luxe qu’il estime dû à sa bien-aimée, de faire la « délégation d’un bien que je tiens de ma mère »[4] – passons sur le lien qu’il tisse entre la prostituée et la mère, un bien de la mère donné à la prostituée. Le père d’Armand, inquiété par la transaction, vient voir Marguerite pour l’obliger à renoncer à sa relation. Il lui indique qu’il a certes un fils mais surtout une fille, laquelle va se marier avec une prestigieuse lignée qui requiert qu’aucun scandale ne soit lié aux Duval. Or la relation connue et affichée d’Armand et de sa demi-mondaine risque de ruiner les chances de cette alliance. Ainsi, pour un mariage, le père compte détruire un amour. Il révèle là ce sur quoi la pièce tout entière repose : sur l’inconciliable entre amour et mariage. Cela rejoindrait la thèse de Denis de Rougemont : l’amour-passion a pour objet non pas l’être aimé mais l’obstacle qui empêche la réalisation pleine et entière de l’amour[5]. Aussi l’opposition est là entre, d’un côté, mariage sans amour et, de l’autre côté, amour sans mariage mais avec obstacle. C’est la lutte de la platitude contre la passion.

Et voilà la demi-mondaine devenue femme qui consent, sacrifiant tout à ce qu’elle croit bon pour l’être aimé : « Eh bien ! monsieur, vous direz un jour à cette belle et pure jeune fille, car c’est à elle que je veux sacrifier mon bonheur, vous lui direz qu’il y avait quelque part une femme qui n’avait plus qu’une espérance, qu’une pensée, qu’un bonheur dans ce monde, et qu’à l’invocation de son nom, cette femme a renoncé à tout cela, a broyé son cœur entre ses mains et en est morte ; car j’en mourrai, monsieur »[6].

À ajouter un obstacle à la passion des deux amants, il n’en résultera qu’une chose : la jouissance d’amour en sera redoublée. Ce qui vaudra à la Dame des nuits fiévreuses et des lettres enflammées d’amour, dans la solitude de ses derniers instants[7]. Et ce qui amènera Armand à l’égarement d’une vengeance.

Au terme de « Demi-Monde » ajoutons, pour le supplémenter, celui de la passion. Pas-tout de ce milieu est aspiré par les semblants, un petit plus est là, celui d’une passion d’amour qui, ce serait la leçon de Dumas fils, se trouverait renforcée d’être exclue du semblant marital.

 

 

 

 

[1] Dumas A. (fils), Le Demi-Monde, 1855.

[2] Dumas A. (fils), La Dame aux camélias, 1852, acte I, scène 10.

[3] Ibid.

[4] Ibid., acte III, scène 1.

[5] Rougemont (de) D., L’amour et l’Occident (1939), Paris, Éditions 10/18, 2002, p. 44.

[6] Dumas A. (fils), La Dame aux camélias, acte III, scène 3.

[7] Du moins tel que le présente Arthur Nauzyciel dans sa mise en scène de la pièce en septembre 2018 au TNB. S’il utilise principalement la pièce de 1852, il prend cependant appui, pour finir sa représentation, sur le roman de 1848 où l’amante meurt dans la solitude.

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