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Le mariage en quatre actes d’urgence

Le mariage en quatre actes d’urgence

Heinrich von Kleist est né le 18 octobre 1777 à Francfort-sur-l’Oder et est décédé le 21 novembre 1811, à trente-quatre ans. Il rencontre Henriette, une femme mariée, la tue et tourne ensuite le revolver contre lui-même. Cette présence de la pulsion de mort est déterminante dans toutes ses pièces.

Il a écrit La Marquise d’O[1] en 1807. À cette époque, Napoléon a remporté de nombreuses victoires. Kleist est très intéressé par cette guerre. Il lit Kant, ce qui le plonge dans une profonde dépression. Dans cet état il écrit La Marquise d’O, une pièce étrange et inquiétante.

La Marquise est veuve, elle a deux enfants. La pièce commence par une annonce dans un journal.

Premier acte d’urgence. Elle écrit qu’elle est devenue enceinte sans le savoir et elle demande au père de se déclarer et promet de se marier avec lui, par égard pour sa famille.

La pièce se joue en Italie du Nord. La troupe russe envahit la citadelle du Commandant de G., père de la Marquise. Trois soldats russes essaient de violer la Marquise d’O, le Comte de F. les surprend et les chasse. Il est séduit par la grâce de la jeune femme, elle est abandonnée à une volupté inconnue, évanouie. Elle sera enceinte.

Deuxième acte d’urgence. Un jour le comte de F., le visage rouge, se précipite dans la Propriété du Commandant G. et demande la main de la Marquise, il insiste, c’est urgent. Le Commandant G. lui propose de revenir quelques mois plus tard, de laisser un temps de réflexion à sa fille.

Quand il comprend que sa fille est enceinte, il la chasse de la maison. Il va jusqu’à vouloir lui arracher ses enfants.

Troisième acte d’urgence. Armée de toute la fierté de l’innocence, elle prend ses enfants et s’en va avec eux.

Cet acte la rend autre – à l’instar de l’acte analytique. Grâce à ce bel effort elle se prend par la main et devient sujet de ses actes. Je souligne cette expression : « elle se prend par la main ». Elle vit retirée avec ses enfants.

Quatrième acte d’urgence. Comme lors de la première fois, le Comte se précipite, dans un acte d’urgence, chez la Marquise. Il doit escalader un mur pour y arriver. Il dit qu’il est le père de l’enfant. Elle est effrayée, elle le traite de diable, elle le chasse, lui, comme son père l’avait chassée, elle. Elle le rejette avec horreur, il est comme le diable pour elle. Il lui demande les raisons de cette fureur. Elle se jette à son cou en disant que, si lors de la première rencontre il ne lui était pas apparu comme un ange, il ne lui serait pas apparu comme un diable la seconde fois.

Le premier acte, celui de la création de l’enfant, s’est passé à l’insu de la Marquise, au-delà d’une décision. Aussi pour le Comte. Les quatre actes d’urgence étaient décidés autant par la Marquise que par le Comte. Ce mariage est la conséquence logique de ces cinq instants logiques. Kleist n’emploie pas une seule fois le mot d’amour.

Cette rencontre dépasse les deux partenaires. L’alliance qui s’ensuit supplée logiquement au non rapport sexuel.

 

 

 

[1] Kleist (von) H., La marquise d’O., Paris, Flammarion, 1993.

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