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Pas ce soir… ni jamais !

Pas ce soir… ni jamais !

Bien que Denis de Rougemont fasse de La Princesse de Clèves la « dernière flamme, mince et pure »[1] de l’amour courtois, ce roman présentifie pourtant l’hypothèse du mariage, de l’amour et du bonheur réunis, et c’est aussi à ce titre qu’il ouvre le roman à la modernité. Et le mystère des intentions de l’héroïne qu’un critique surnomma la Joconde de la littérature française[2] n’est pas pour rien dans la postérité de ce roman. Son issue, mais encore davantage l’aveu au mari, occupèrent les conversations dès le XVIIe siècle, dans Le Mercure galant[3] notamment, pour comprendre comment l’on y passe du mariage raté au mariage impossible.

Le mariage raté est celui de mademoiselle de Chartres avec monsieur de Clèves, après une rencontre qui semble ne lui avoir fait ni chaud ni froid[4]. Pourtant mariage il y aura, mariage raisonné et raisonnable, et cela produit le miracle d’un amour durable dans le mariage : « M. de Clèves ne trouva pas que Mlle de Chartres eût changé de sentiment en changeant de nom. […]. Cela fit aussi que, pour être son mari, il ne laissa pas d’être son amant, parce qu’il avait toujours quelque chose à souhaiter au-delà de sa possession »[5]. On connaît la suite : ce mariage sera vite suivi d’un coup de foudre réciproque pour le Don Juan de la cour, mais Madame de Clèves est vertueuse ; elle reste (charnellement) fidèle, s’exile volontairement de la cour, puis va jusqu’à avouer la raison de son départ à son mari, alors même que le Duc de Nemours se trouve le témoin caché de ce délicieux aveu. Parangon de probité, elle se fait néanmoins cruelle messagère. Monsieur de Clèves, qui s’en serait bien passé, devient le confesseur pour ne pas dire l’analyste de l’épouse (é)perdue. Il en mourra de chagrin. La voilà veuve et libre, elle annonce cependant à son amant que jamais elle ne l’épousera.

On fait souvent de madame de Clèves une Emma Bovary vertueuse, qui respecterait un mari digne et moins falot que Charles. Et, bien que sujette au coup de foudre comme l’héroïne de Flaubert, elle s’en distinguerait par son refus final, dans un rapport presque transcendantal au contrat de mariage honoré outre-tombe, au nom d’une morale du grand siècle, héroïque et austère. Mais est-ce vraiment la mémoire de son époux qui justifie le sacrifice du personnage ?

Il faut relire avec attention le discours que l’héroïne fait à Nemours, dans les dernières pages du roman, lors de leur unique rencontre privée. On en retient l’atmosphère de tragédie, entre le « devoir »[6] et un fatum implacable, mais aussi une aspiration au « repos »[7], signifiant maître du grand siècle[8]. Mais le véritable motif qui semble justifier son refus final semble ailleurs : « les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur »[9] ? Éthique de célibataire et jouissance mortifère de l’idéal font de Madame de Clèves une Antigone plus qu’une Emma.

« M. de Clèves était peut-être l’unique homme du monde capable de conserver de l’amour dans le mariage. Ma destinée n’a pas voulu que j’aie pu profiter de ce bonheur. »[10], affirme-t-elle. On croit relire à peine reformulée la parole prescriptive de sa mère, proférée sur son lit de mort : « s’attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d’une femme, qui est d’aimer son mari et d’en être aimée »[11]. Madame de Clèves répète la leçon de maman pour congédier son amant, garrottée qu’elle est par la parole maternelle.

Puis le verdict tombe : « peut-être aussi que sa passion n’avait subsisté que parce qu’il n’en aurait pas trouvé en moi. Mais je n’aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance »[12]. La passion est vouée à s’évanouir, c’est la non réciprocité qui peut éventuellement la faire durer, et en cela, le pessimisme augustinien du roman conserve bien aussi la marque de la fin’amor, faite d’idéalisation et de temporisation. « Il n’y a pas possibilité de chanter la Dame, dans sa position poétique, sans le présupposé d’une barrière qui l’entoure et l’isole »[13], analyse Lacan dans son Séminaire L’Éthique…, et l’amour courtois permet de saisir « que ce que demande l’homme, ce qu’il ne peut faire que demander, c’est d’être privé de quelque chose de réel. »[14] Et en effet, dans le roman, « La non-coïncidence semble le paradigme qui organise la scénographie érotique de La Princesse de Clèves. »[15].

Ainsi, au-delà du ratage effectif avec Monsieur de Clèves et du ratage subodoré avec Monsieur de Nemours, l’idée se fait jour que le ratage est structurel – hypothèse des plus lacaniennes –, et le mariage une machine à éteindre la flamme de la passion. Il n’en reste pas moins que le renoncement de la princesse de Clèves à son désir est une lourde responsabilité[16]

 

 

 

[1] Rougemont (de) D., L’Amour et l’Occident, Paris, Plon, 1972, p. 215.

[2] Laugaa M., Lectures de Madame de Lafayette, Paris, Armand Colin, 1971, p. 6.

[3] En 1678, le directeur de la revue, Donneau de Visé, organisa un débat avec ses lecteurs au sujet de l’aveu de Madame de Clèves.

[4] Rencontrant « cette belle personne », Monsieur de Clèves « conçut pour elle dès ce moment une passion et une estime extraordinaires », alors qu’elle réagit « sans témoigner d’autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devait donner pour un homme tel qu’il paraissait. » Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, Paris, Gallimard, p. 48-49.

[5] Lafayette (Madame de), La Princesse de Clèves, Paris, Gallimard, p. 64.

[6] Ibid., p. 245.

[7] Ibid., p. 244.

[8] Pascal dans sa fameuse pensée sur le « divertissement » fait de l’incapacité au repos, l’origine de « tout le malheur de l’homme », La Fontaine en fait un « trésor si précieux » (vers 17 de « L’Homme qui court après la fortune et l’homme qui l’attend dans son lit ») et l’héroïne éponyme de Phèdre le réclame, comme Madame de Clèves, face aux tourments de la passion.

[9] Lafayette (Madame de), La Princesse de Clèves, op. cit., p. 241-242.

[10] Ibid., p. 242.

[11] Ibid., p. 47.

[12] Ibid., p. 242.

[13] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 178.

[14] Ibid., p. 179.

[15] Catherine Langle, « « L’Œil du Prince » ou l’Adieu aux armes de la courtoisie dans La Princesse de Clèves », Littérature, no 162, 2011/2, p. 3-23.

[16] Voir la célèbre affirmation de Lacan : « la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. », Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 368.

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